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Qu'est-ce que la néolittérature ?

Performance lors du festival Extra! au Centre Pompidou - Photo © Herve? Veronese Centre Pompidou

Qu'est-ce que la néolittérature ?

Du festival Extra !, au Centre Pompidou à Paris, au blog « autofictif » d'Éric Chevillard, en passant par la microédition, c'est toute une littérature « hors du livre » qui se dessine peu à peu. En marge de l'édition classique. Magali Nachtergae l'a baptisée « néolittérature » dans un essai ambitieux. Bienvenue aux frontières de l'art contemporain, de la performance et de la web culture.

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Par Marie Fouquet ,
Créé le 19.03.2021 à 21h00

«Le roman, coincé dans le médium livre, se trouve mal adapté au monde contemporain et ses multiples extensions et écrans. » Dès l'introduction de son ouvrage Poet against the machine (Le Mot et le reste, 2020), Magali Nachtergael dresse le constat radical d'une littérature contemporaine dont les frontières dépassent largement l'édition imprimée et du roman pour s'étendre aux médiums d'autres disciplines artistiques : les arts vivants, l'art contemporain, la web culture... Mais comment désigner précisément cette nouvelle littérature « hors du livre » ? Faut-il la distinguer absolument des textes traditionnellement imprimés sur papier ? Ou se nourrissent-elle au contraire des déplacements du texte entre le livre et différents médiums ?
 

La source média référencée est manquante et doit être réintégrée.

Ce que Magali Nachtergael définit dans son essai comme une « néolittérature » dessine de nouvelles frontières, bien plus élargies, qui flirtent avec l'ère ultra-médiatique qui est la nôtre. « Regarder plus précisément, poursuit-elle, comme une histoire parallèle de la littérature et de nos gestes créatifs, les pratiques littéraires à l'aune de ces interactions entre humains et machines. » A priori « en marge », appartenant à une « contre-culture », cette littérature « hors du livre » rattrape toutefois l'édition. Loin de bannir absolument l'objet-livre, elle ne cesse de faire des allers-retours entre les médiums visuels et sonores, la performance et l'imprimé.

Insuffisance de l'objet-livre

La littérature « hors du livre », telle que la caractérise par exemple le festival Extra ! du centre Pompidou, est « environnée d'écrans, sollicitée par les médias, [montée] sur scène, [exposée] sur des murs, [qui] investit le monde des écrans et d'Internet ». Né il y a trois ans, ce festival qui se déroule en septembre consacre une semaine aux performances, lectures, expositions, soit aux différentes pratiques qu'empruntent les auteurs contemporains. Extra ! réunit chaque année de nombreuses voix du paysage littéraire contemporain : Chloé Delaume - qui travaille actuellement sur la cartographie et la retranscription des rêves d'habitants d'un lieu donné en organisant des soirées « attrapes-rêves » -, Olivia Rosenthal, dont certains textes sont exclusivement créés pour la scène ou encore les poétesses AC Hello, Amandine André et Liliane Giraudon, qui signent par ailleurs un ouvrage collectif avec la photographe Fabienne Letang, Chambre froide, récemment parue aux éditions des Presses du réel - maison qui a récemment accueilli dans ses collections les emblématiques éditions de poésie Al Dante.
 

Jean-Max Colard, directeur d'Extra !, faisait le constat, lorsqu'il a créé le festival, d'une « économie affaiblie du livre ». S'il ne remet pas en doute la nécessité du livre et sa valeur légitimante pour l'écrivain, le chercheur et commissaire d'expositions affirme que l'objet-livre « n'est plus suffisant ». « Il y a des d'auteurs qui vivent plus de leurs lectures que de leur plume », précise-t-il. Ainsi le poète Charles Pennequin, par exemple, qui donne de multiples lectures « au microphone, au mégaphone, au bigophone, au vibraphone et au dictaphone » de ses textes, est-il par ailleurs publié chez P.O.L. (1). La prestigieuse maison, en publiant des auteurs dont le travail s'étend sur la scène (comme Anne-James Chaton avec ses performances ou Olivier Cadiot et l'écriture théâtrale), s'attache à donner une place de choix aux « nouvelles formes d'écriture ». Si Frédéric Boyer, à la tête des éditions P.O.L, reconnaît cette particularité à la maison, il émet toutefois des réserves sur le terme de « néolittérature », dont l'objet ne saurait s'apparenter à une avant-garde : « Les derniers siècles ont enfermé la littérature dans un certain cercle, mais elle a toujours été liée, dans l'histoire, a une expression démonstrative. Il ne s'agit pas, dans ces pratiques littéraires, de renier l'objet-livre, mais de le faire vivre autrement, de le sortir des lieux conventionnels. »

Musique, performance et installation

En septembre dernier, entre deux confinements, le festival Extra ! a dédié une de ses journées en hommage à un poète disparu en octobre 2019, John Giorno, maître en matière de médiums et de machines poétiques. À la fois contemporain de la Beat Generation (proche d'Allen Ginsberg, mais aussi des inventeurs du cut-up, William Burroughs et Brion Gysin, à l'origine de la poésie sonore à la française incarnée par Bernard Heidsieck) et des avant-gardes artistiques du New York des années 1960 (Andy Warhol fait de lui sa muse dans son premier film Sleep), Giorno compose une poésie au carrefour de la musique, de l'installation, de la performance, du détournement, de la peinture et de la vidéo. En 2015, l'exposition « I love John Giorno » d'Ugo Rondinone, au Palais de Tokyo, dévoilait la dimension multimédia de son travail. Y était notamment présente son installation Dial-A-Poem, « Appelle un poème » : un service téléphonique qui propose des lectures de poèmes par téléphone. Lorsque le poète met en place cette œuvre en 1968, il y diffuse des lectures de textes issues de son label Giorno Poetry System, dans lequel ont été enregistrées les plus grandes figures artistiques de l'époque : Laurie Anderson, Patti Smith, John Cage, Anne Waldman... En France, il rencontre dans les années 1950 Bernard Heidsieck, un père de la poésie sonore, dont les héritiers créeront des textes et des performances aussi variés que la lecture aux samples de tickets de caisses d'Anne James Chaton, les improvisations au dictaphone de Charles Pennequin ou la poésie punk - entre lecture et chant de textes crus, sans ponctuation - d'AC Hello. Tous les ans, Extra ! décerne le « prix Bernard Heidsieck » à un auteur qui se démarque par ses créations littéraires en dehors de l'objet-livre. L'édition 2021 prévoit justement une installation sous forme de « salon de la vie littéraire contemporaine, avec des écrans, de la scène, de la conversation », précise Jean-Max Colard, qui rassemblera les œuvres des lauréats depuis la création du prix en 2017.
 

En devenir

Rien d'étonnant, à la lecture du livre de Magali Nachtergael, à ce que l'espace d'exposition - un territoire plutôt dédié à l'art contemporain -, ou que le format festival - associé aux arts de la scène ou à la musique -, soit aujourd'hui celui de la poésie et de la littérature. Le « devenir-image de la littérature » dont parle la chercheuse, qui apparaît dès le XXe siècle avec l'arrivée de la photographie en littérature - d'André Breton jusqu'à Marguerite Duras, avec qui la Nouvelle Vague a vu l'écrivain passer derrière la caméra -, se poursuit aujourd'hui sur les réseaux sociaux. « Le "devenir-image" de la littérature n'est pas simplement une métaphore, précise Magali Nachtergael. Progressivement, l'activité littéraire inclut imageries fixes ou mobiles, tandis que sur les réseaux sociaux, les écrivains fabriquent abondance de textes accompagnés, de façon structurelle, par des images (sur Facebook, principalement, mais sur de plus traditionnels blogs également) ».

Il est parfois des élans en littérature - comme ce fut le cas des poètes surréalistes, des lettristes ou des situationnistes -, qui relèvent de ces « [groupes] à reconnaissance rétroactive » et qui apparaissent finalement comme des évidences dans l'histoire littéraire. Tel pourrait être le cas des acteurs de cette « néolittérature » qui recouvre le paysage de la création contemporaine et qui compose, sinon un « courant » littéraire, sans doute une famille de pensée en développement.
 



(1) Charles Pennequin vient de publier Père ancien, chez P.O.L (décembre 2020).

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