Décryptage

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [1/4]

Kate Winslet et David Kross dans The Reader - Photo SND

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [1/4]

La sexualité dans la littérature jeunesse ? “C’est un sujet qui met mal à l’aise beaucoup de gens encore", estime l'éditrice Charline Vanderpoorte. Que ce soit de la part des parents, libraires ou bibliothécaires un certain tabou persiste dans la société. Bien qu'une évolution se dessine depuis l'apparition du mouvement #MeToo.  

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Par Dahlia Girgis, Pauline Gabinari,
Créé le 19.03.2021 à 17h16,
Mis à jour le 19.03.2021 à 18h00

L’histoire se déroule à un salon du livre en 2019. Une fille d’environ 13 ans prend Le goût du baiser (Thierry Magnier) de Camille Emmanuelle. Le roman fait le récit d’Aurore, une lycéenne, qui perd brusquement le goût et l'odorat à la suite à un accident de vélo. Bouleversée dans son quotidien et sa vie sexuelle naissante, la jeune fille trouve une échappatoire dans la boxe. C'est ainsi qu'elle fait la rencontre de Valentin qui l'initie aux plaisirs érotiques. L’adolescente qui avait choisi cet ouvrage se rend avec son livre auprès d’une libraire pour l’acheter. A ce moment, la vendeuse lui fait remarquer que l'ouvrage traite de sexualité et lui demande si elle est certaine de vouloir le prendre. Rougissante, la fille part échanger ce livre pour un autre.

Cette scène nous est racontée par Charline Vanderpoorte, éditrice chez Thierry Magnier. Pour elle, il s’agit d’un événement symptomatique de la société. La sexualité dans la littérature jeunesse ? "C’est un sujet qui met mal à l’aise beaucoup de gens encore." L’éditrice a lancé chez Thierry Magnier, en octobre 2019, "L'Ardeur," collection lauréate du Trophée de l'édition dans la catégorie création éditoriale. Elle publie des romans qui traitent d’érotisme et sexualité à destination des adolescents. Une politique éditoriale pas si évidente à mettre en place. Parler de la sexualité auprès des jeunes reste clivant. 

Une défiance envers les adolescents

Pour la journaliste et auteure Camille Emmanuelle, les adultes sont réticents à évoquer ces sujets auprès des plus jeunes. "Ce n’est pas un livre pornographique, mais il y a toujours une gêne auprès des souscripteurs" regrette-t-elle. Les premiers concernés sont souvent les parents qui s’occupent d’acheter les livres de leurs enfants. A la librairie Chantelivre, à Paris, il n’y a pas de rayon "young adults", mais un rayon de littérature adolescente qui traite de la vie quotidienne. "C'est mieux de conseiller directement les adolescents, mais, les parents peuvent être réticents envers certains ouvrages, il faut trouver le moyen de plaire aux deux", confirme une employée. 

En 2008, la psychologue Annie Rolland publie Qui a peur de la littérature ado ? aux éditions Thierry Magnier. L’ouvrage questionne les dangers fantasmés ou non de la littérature jeunesse. Pour elle, les tensions qui existent sont représentatives d'une défiance que les adultes ont face aux adolescents. Enseignante à l’université d’Angers, Annie Rolland est souvent questionnée sur la mauvaise influence que peut avoir ce type de littérature sur les jeunes. "Dans ce genre de situation, je leur réponds que penser ainsi revient à dire que les adolescents sont des êtres maniables et influençables sans aucun sens critique, ce qui est entièrement faux !" s'insurge-t-elle.

"Ne pas s'autocensurer"

Les prescripteurs de cette littérature jeunesse ne sont pas seulement les parents. "Au fond d’eux mêmes, les prescripteurs ne sont pas contre ces sujets, mais ils sont souvent gênés par les possibles plaintes" déclare Thierry Magnier, vice-président du groupe jeunesse du syndicat national de l’édition (SNE) et patron des éditions du même nom.  Pour lui, les parents ne sont pas les seules personnes à freiner la prescription. L’éditeur se rappelle d’une formation documentaliste dans un lycée. La bibliothécaire lui dit apprécier ses livres, mais qu’elle "en a marre de se battre avec les parents d’élèves". A la retraite dans deux ans, elle choisit donc des livres "plus calmes". "C’est presque de l’autocensure", estime l'éditeur. Il s’agit du "principe de précaution" ou de la "politique du parapluie".

Un avis qui n'est pas partagé par Fabrice Chambon, directeur des bibliothèques de Montreuil et vice-président de l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis. "Il faut être attentif aux réactions du public, mais il ne faut pas être craintif. C'est notre travail d'accompagner et de faire la médiation auprès du public". À la bibliothèque de Montreuil, les ouvrages traitant de la sexualité sont mis en avant comme le reste. "La parole s'est libérée même d'un point de vue éditorial", affirme Marilyne Duval, bibliothécaire jeunesse. "Le mouvement MeeToo est un point d'appui pour engager la discusion avec le public, il ne faut pas s'autocensurer", surenchérit Fabrice Chambon. 

Les réserves peuvent toutefois se comprendre après plusieurs polémiques, de Tous à poil! au Guide du zizi sexuel. En 2018, la publication de On a chopé la puberté de Séverine Clochard, aux éditions Milan, a provoqué une vive polémique sur les réseaux sociaux. Au point que la maison décide finalement d’annuler la réédition de l’ouvrage. Aujourd’hui, la directrice éditoriale des éditions Milan, Bénédicte Debèse pense qu’il y a eu une évolution, mais reste prudente. "Les crispations sont telles autour de ces sujets qu’il est nécessaire de prendre le temps de réfléchir nos textes au miroir de notre contemporanéité, pour ne pas subir l’emballement émotionnel véhiculé par les réseaux sociaux, notamment, qui peuvent nous faire céder à la panique et finir par nous museler."

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