Décryptage

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [2/4]

Adèle Heanel et Pauline Acquart dans Naissance des pieuvres - Photo © HAUT ET COURT

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [2/4]

Datant de 1949, une commission étatique a pour rôle d’examiner l’édition jeunesse. Outil de régulation plus que de censure, quelle place a la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence dans l’édition jeunesse contemporaine ?
 

J’achète l’article 1.50 €

Par Pauline Gabinari, Dahlia Girgis,
Créé le 22.03.2021 à 18h38,
Mis à jour le 24.03.2021 à 18h22

L’année dernière, moins de 200 titres ont fait l’objet d’un examen approfondi par la commission de surveillance et de contrôle. Parmi eux, seulement une poignée a été signalée à cause d’un traitement de la sexualité trop explicite et jugé peu adapté à un jeune public. « Cela revient assez peu, explique David Moreau, président de la CSCPJ, les ouvrages sont davantage signalés pour des faits de violence, des questions religieuses ou d'endoctrinement quel qu’il soit. »
 
Pourtant, cette commission, instituée par la loi du 16 juillet 1949, malgré ses 60 ans d'existence, est encore inconnue pour de nombreux lecteurs. 
 
  
La commission est entièrement construite autour d’un cadre juridique. Son rôle est de contrôler les ouvrages destinés à la jeunesse, et attirer l’attention des éditeurs et des institutions sur ce qui pourrait nuire à la liberté de pensée du jeune public. « Chaque livre étudié passe par une grille de critères établis, de façon très méthodique », précise David Moreau, lui-même juge administratif, statut sine qua non pour présider le conseil.

Pour Tom et Nathan Lévêque, auteurs du guide de littérature ado, En quête d’un grand peutêtre (éd. du Grand peut-être, décembre 2020), ce cadre permet de protéger les maisons : « C’est une instance qui empêche le tout à chacun de censurer. Un point de vue légal qui approuve ou non la publication ». 

Régulateur mais pas censeur
 
Dans les quelques cas où la sexualité pose problème, un souci de tranche d’âge est récurrent : « en décembre dernier, nous avons reçu un signalement pour un roman adressé aux 12 ans et plus. Pour nous, le contenu méritait un public d’ados avertis », raconte le président de la CSCPJ. Parfois, pour la commission, la classification jeunesse n'est tout simplement pas adaptée. Elle en fait alors part à l’éditeur en lui demandant de supprimer la mention jeunesse.

Ce dialogue s’est construit au fil du temps. En 2010, la loi est révisée une première fois pour intégrer les préjugés sexistes dans le champ de contrôle de la commission. En 2011, elle est modifiée pour s’élargir à toute forme de discrimination (liée au sexe, à l’origine ethnique, à la religion, à l’orientation sexuelle, aux opinions …). La même année, on voit également disparaître le terme "débauche" parmi le répertoire de travers à éviter pour les éditeurs. « Avant, précise David Moreau, la loi reposait sur les bonnes mœurs. Désormais, elle est recentrée sur l’enfant et sa liberté de pensée. » 

Laurence Faron, fondatrice de Talents Hauts, se rappelle : « Je me souviens d’une époque où parler de sexe aux jeunes n’était pas bien perçu. » En 2014, elle publie Pour qui tu m’as prise ?, un roman abordant la sexualité sans filtre. Le livre pour ado passe en deuxième lecture au conseil de surveillance, frôlant l'avertissement (voir premier graphique). Pour elle, les critères ont évolué. « Ce qui est drôle c’est qu’il y a dix ans, c’était très dur de défendre un tel livre et qu’aujourd’hui, ces sujets sont tout le temps traités dans la presse ou sur les réseaux sociaux » explique-t-elle.
 


Une puissance de régulation relative
 
« Cette loi, cela nous protège symboliquement, mais c’est tout », avance Marion Hameury, éditrice au Seuil Jeunesse et à La Martinière Jeunesse. Ainsi, en 2018, alors même qu’il avait été validé par la commission, On a chopé la puberté (Séverine Clochard, Milan) a été retiré des ventes car jugé sexiste sur les réseaux sociaux. François Martin, éditeur jeunesse chez Actes Sud depuis 22 ans et membre de la commission, se souvient de cette polémique : « Ce qui est incroyable, c’est qu’il y a eu plus de 200000 signatures pour enlever le titre des rayons alors que les ventes n’ont même pas dépassé les 4000 exemplaires. Que les livres soient étiquetés par des tribunaux populaires et médiatiques est une situation à laquelle on va s’exposer de plus en plus. »

Dans ce nouveau rapport de force entre éditeurs, auteurs et réseaux sociaux, la Commission n'a pas la capacité à agir contre le déchaînement médiatique. Pour y répondre en partie, David Moreau aimerait donner à cette loi la force d’un label afin qu'elle ne soit « plus seulement une obligation légale mais un atout commercial. » 

 

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités