« Détruire une bibliothèque, c'est détruire un espace de démocratie au sein duquel les gens vivent, écrivent, lisent ensemble », affirme Dominique Dupart, enseignante-chercheuse en littérature à l'université de Lille et codirectrice de Reading in Gaza. Soutenu par l'ONG française Academic Solidarity with Palestine, ce projet lancé en février 2025 se présente comme « une réponse adressée en urgence à la destruction des livres et de la lecture à Gaza ».
Partie émergée d'un travail d'enquête colossal, une carte construite avec le collectif Visionscarto donne à voir 16 lieux de lecture et d'écriture détruits ou endommagés depuis le début de la guerre d'Israël contre Gaza. On y trouve par exemple le café Al-Baqa, détruit par un bombardement le 30 juin 2025, qui était très apprécié des étudiants et des jeunes actifs, et de nombreuses bibliothèques universitaires auxquelles le mois de janvier 2026, premier mois de publication des travaux du groupe, était consacré.
Dominique Dupart, codirectrice de Reading in Gaza- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
150 sites détruits ou endommagés
« L'ensemble des 12 universités de Gaza a été détruit et derrière chacune d'elles, il y avait une bibliothèque centrale, des bibliothèques de département… Soit des milliers de livres disparus », souligne Dominique Dupart, par ailleurs représentante des lectrices et lecteurs à la Bibliothèque nationale de France, où elle a notamment porté le sujet au conseil d'administration du 25 juin 2025. « Les nouvelles de la guerre ponctuaient les allées et venues entre mon domicile et la bibliothèque, j'ai donc commencé à me demander ce qu'il en était des bibliothèques à Gaza », retrace l'autrice et chercheuse qui a contacté plusieurs spécialistes du Proche-Orient ainsi que l'historien Fabrice Virgili, fondateur du projet Gaza Histoire, inventaire d'un patrimoine bombardé.
Ainsi, le modèle initial des fiches correspondant aux lieux répertoriés par Reading in Gaza s'inspire du travail de l'équipe de Gaza Histoire, à partir d'une diversité de sources : témoignages directs ou indirects, écrits ou photographié ; informations écrites et audiovisuelles ; ou encore traces collectées sur les réseaux sociaux. « Pour le moment, nous avons recensé plus de 150 sites détruits ou endommagés, dont au moins 100 bibliothèques, ce qui est loin d'être exhaustif », précise Dominique Dupart. Centres culturels, librairies, maisons d'édition et imprimeries sont aussi touchés, et référencés.
Viser l'irréprochabilité
Pour mener à bien cette mission, une équipe d'une trentaine de personnes est sur le pont de façon entièrement bénévole, avec des collaborateurs en Europe, aux États-Unis, mais aussi à Gaza. « Ce sont des écrivains, des étudiants, des enseignants-chercheurs, une directrice de bibliothèque d'université… Des personnes remarquables, qui travaillent les pieds dans la ruine avec leur téléphone, et qui sont extrêmement tenaces », salue Dominique Dupart au sujet des collaborateurs et collaboratrices gazaouis, dont l'identité est anonymisée afin d'éviter des représailles.
« On substitue à des ruines complètes une mémoire du lieu construite à plusieurs : c'est émouvant d'être à 5, 6, 7 personnes pour le retrouver au moyen de témoignages, d'iconographies, de petites choses, comme les horaires de la bibliothèque. Tous ces détails nous importent », commente la chercheuse. « Ce qui est publié sur le site ne reflète pas tout ce que nous avons déjà répertorié », ajoute-t-elle.
Élaborées en français, anglais et arabe, les fiches et leurs traductions ne sont en effet publiées que lorsqu'elles ont été certifiées par le Comité scientifique de l'équipe. « Tout est vérifié trois fois, l'enjeu est d'être irréprochable, assure-t-elle. Car il s'agit d'un travail de mise en visibilité pour la restauration d'après-guerre, et qu'il a aussi une visée judiciaire puisqu'il pourra servir dans le cadre de requêtes pour éducide et urbicide par exemple », indique Dominique Dupart.
Une bibliothèque numérique
Début 2026, l'Association des bibliothécaires de France a publié un appel à candidatures en soutien au projet. « L'idée était d'utiliser la force de frappe de l'ABF pour la recherche de bénévoles avec des compétences en bibliothéconomie », explique Charlie-Camille Flores, directeur de la bibliothèque l'Alcazar à Marseille et responsable de la commission Livr'exil de l'ABF. « Une quarantaine de candidatures ont été reçues. » Ces volontaires pourront alimenter des fiches de destruction de bibliothèques, mais aussi accompagner la construction d'une plateforme de ressources numériques.
En collaboration avec l'ONG Academic Solidarity with Palestine, l'équipe de Gaza Histoire et le collectif Visionscarto, Reading in Gaza travaille en effet à la création d'une digital public library (bibliothèque numérique publique) à destination des étudiants et des familles dans l'enclave dévastée. « Il nous manque une mise en œuvre globale », estime Dominique Dupart, qui appelle notamment à l'engagement des universités françaises et des directeurs de bibliothèques pour ouvrir des accès numériques. « Je suis certaine que sur le long terme, par notre travail de mémoire et notre engagement, il y aura une reconnaissance », conclut-elle.

