Lundi 2 mars, le transporteur Ziegler France, filiale du groupe belge, a été placé à sa demande en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lille. Spécialiste du transport multimodal et de la logistique, l’entreprise qui emploie plus de 1 400 Français faisait face à d’importantes difficultés économiques, après avoir enregistré un déficit de plus de six millions d’euros en 2024.
Dans un communiqué diffusé début février, Ziegler France évoquait « la dégradation et la perte de certains contrats qui ont fortement pesé sur la trésorerie et les équilibres financiers ». Présent sur 58 sites français, dont six dans la région Grand-Ouest (Rennes, Nantes, Cholet, Les Herbiers, Theix-Noyalo, Bayeux) - particulièrement affectée en raison de l’importance opérationnelle de ses plateformes locales -, le transporteur assurait jusque-là une partie de la distribution de livres pour les librairies desservies par la plateforme Prisme, gérée par la Commission de liaison interprofessionnelle du commerce du livre (Clil).
Dès les premières semaines de 2026, les graves problèmes de trésorerie rencontrés par Ziegler ont empêché certains salariés d’assurer les tournées, perturbant de façon importante l’approvisionnement de 350 librairies essentiellement situées en Bretagne, dans les Pays de la Loire ainsi qu’en Normandie, selon la Clil.
Des livraisons quasi à l’arrêt en janvier
Une situation d’autant plus délicate que les acteurs de la filière ont longtemps manqué d’informations sur l’état réel du transporteur. « Nous avons traversé une longue période d’incertitude, car Ziegler France ne nous a donné aucune nouvelle depuis la fin du mois de janvier. La situation était assez inconfortable puisque de nombreux indices et rumeurs laissaient penser que le transporteur rencontrait de sérieuses difficultés. Or, en l’absence d’informations de leur part et en raison du contrat qui le lie à Prisme, il nous était en quelque sorte impossible d’agir dans l’immédiat », explique Benoît Vaillant, président de la Clil.
« Nous n’avons pas été livrés pendant une dizaine de jours, ce qui a eu un impact certain sur les ventes, la logistique interne de la librairie et surtout, les commandes des clients », rapporte Dominique Fredj, codirigeant de la librairie Le Failler à Rennes.
« Cela a directement impacté la région Pays de la Loire, puis le Finistère, les Côtes-d’Armor en Bretagne et enfin, ce qu’on appelait la Basse-Normandie, c’est-à-dire la Manche, le Calvados, et l’Orne qui sont alimentés par la plateforme de Rennes, mais aussi la Seine-Maritime », explique de son côté Laurent Layet, président de l’Association des librairies indépendantes de Normandie et dirigeant de la librairie Brouillon de culture à Caen (Calvados).
La librairie spécialisée BD Ty Bull Tome 2, également située à Rennes, a quant à elle informé sa clientèle via une publication Instagram publiée début janvier, précisant qu’aucune livraison n’aurait lieu pendant plusieurs jours. Interrogé par Livres Hebdo, son dirigeant, Frédéric Lorand, détaille : « Nous n’avons pas été livrés, ou presque pas, sauf par Hachette Livre qui a son propre transporteur. Il nous a ensuite fallu deux semaines pour revenir à la normale, mais c’est toujours un peu chaotique : il est rare que nos commandes soient complètes ».
350 librairies impactées
« Comme tous les transports, Ziegler fait également appel à des sous-traitants, parfois pour des courses de dernier kilomètre. Certaines librairies ont donc vu leurs colis mis en rétention, mais la plupart des difficultés ont concerné des retards de prise en charge sur la plateforme Prisme, puis sur les plateformes régionales », explique Pauline Hamet. Chargée de mission des questions commerciales, de distribution et de transport au Syndicat de la librairie française (SLF), elle précise que, sur les 350 librairies touchées, une cinquantaine seulement sont encore dans l’attente de leurs colis.
Sur la plateforme logistique aussi, la situation a également nécessité d’importants ajustements. « Les équipes de Prisme ont fait preuve d’une grande souplesse alors même qu’elles ont dû empiler un volume important de palettes sur les quais, retenir la marchandise, puis tout retrier une fois les procédures enclenchées, ce qui représente une charge de travail considérable », souligne Benoît Vaillant.
Dans ce contexte, les librairies concernées ont été invitées à changer de transporteur en urgence. Si les professionnels interrogés saluent la réactivité de l’association interprofessionnelle, qui a rapidement organisé une grande réunion en visioconférence et facilité l’ouverture de nouveaux comptes logistiques, certaines d’entre elles ont fait part d’une transition parfois difficile.
À Rennes, Xavier Rossi, patron de la librairie BD M'Enfin, fait partie des nombreuses enseignes qui ont choisi de se tourner vers Geodis, réputé pour la qualité de son service. Mais sur le terrain, le passage d’un transporteur à l’auteur s’est avéré plus mouvementé que prévu.
« Le changement de transporteur a généré beaucoup de problèmes »
« Le changement de transporteur a généré beaucoup de problèmes. D’abord le coût, puisque Geodis est entre 20 % et 25 % plus cher que Ziegler. Résultat, ma facture de février a doublé par rapport à l’année dernière : avec Ziegler, j’avais payé environ 1 800 euros à cette date, contre 2 600 euros avec Geodis », déplore le libraire.
D’après lui, cette augmentation des coûts de transport a directement pesé sur la trésorerie et l’organisation de son commerce : « Les frais de port sont notre deuxième poste de dépenses pour le fonctionnement de la librairie, après les salaires. Dans un contexte où les marges sont déjà très faibles, j’ignore comment certaines librairies vont pouvoir encaisser le coup. »
À ces surcoûts se sont également ajoutées d’importantes perturbations logistiques. Encore aujourd’hui, une vingtaine de colis n’ont toujours pas été livrés à la librairie. « Les nouveautés ne sont pas là. Les clients sont compréhensifs la première fois, mais au bout de la quatrième semaine, ils finissent par commander leurs ouvrages ailleurs ou sur Amazon », déplore le libraire.
À Bayeux, dans le Calvados, la librairie Metropolis a également été contrainte de s’adapter. « Nous avons appris la nouvelle du jour au lendemain et même aujourd’hui, la situation reste très floue. Officiellement, notre contrat avec Ziegler n’a pas été résilié », partage son gérant, Guillaume Giard. Pendant 15 jours, la libraire n’a reçu aucune livraison.
Des modes de fonctionnement bouleversés
« Nous avons eu peur dans la mesure où notre modèle de gestion de stock mise beaucoup sur les commandes de clients, qui représentent 30 % de notre chiffre », poursuit le libraire, qui précise avoir tout de même réalisé un « bon mois de février », saluant la fidélité de sa clientèle. À l’instar de ses confrères et consœurs, la librairie Metropolis a également dû changer de transporteur, et a finalement préféré se tourner vers Heppner, jugé plus abordable que Geodis.
Cependant, pour absorber la hausse – entre 5 et 10 % – des frais de transport, la librairie a dû réduire la fréquence de ses commandes. « D’ordinaire, nous passons commande tous les jours. Avec l’augmentation des tarifs, nous sommes passés à deux commandes par semaine, ce qui rallonge les délais de disponibilité des ouvrages pour les clients. Reste à voir ce que cela donnera sur le long terme », détaille Guillaume Giard.
D’une librairie à l’autre, la transition a demandé plusieurs jours, voire plusieurs semaines d’adaptation. « Nous avons eu une semaine un peu chaotique avec l’arrivée de 50 colis d’un coup, mais depuis, tout est assez fluide », témoigne le dirigeant de la librairie Metropolis. « J’ai toujours été livré le vendredi matin, malgré le marché qui se tient le même jour non loin de la librairie. Mais pour la première fois depuis 40 ans, je n’ai pas reçu mes livraisons le vendredi avec Geodis. Or c’est très important puisque mes clients du week-end attendent leurs livres », explique quant à lui Laurent Layet, tout en reconnaissant que la situation s’est depuis améliorée. « Après tout, notre arrivée perturbe les tournées de Geodis, donc il est normal qu’il y ait des ajustements à prévoir », admet-il.
Échéances supplémentaires
Interrogé sur ces déconvenues, le SLF explique que Geodis a dû absorber un afflux soudain et volumineux de colis. « Récupérer autant de librairies suppose un certain nombre d’ajustements, comme la modification des plans de tournées, ce qui nécessite un temps d’adaptation », souligne Pauline Hamet. « Certes, Geodis est plus onéreux, mais les libraires choisissent en fonction du rapport qualité-prix. Certaines librairies ont par exemple besoin d’être livrées le samedi », ajoute Guillaume Husson, délégué général du SLF.
Également sollicitée par Livres Hebdo, Sophie Salmon, secrétaire générale de la Clil ajoute : « Geodis comme Hepnner ont vraiment essayé, avec des moyens pourtant différents, de faire le maximum pour nous dépanner. Or, du jour au lendemain, ces deux transporteurs ont dû se répartir le travail qui était auparavant assuré par trois, alors même que Ziegler France occupait une place particulièrement importante dans cette région. Il faut également garder à l’esprit que ces transporteurs ne transportent pas uniquement des livres. »
La commission et le syndicat ont toutefois requis auprès des distributeurs un délai de paiement supplémentaire à la cinquantaine de librairies dont les colis sont encore en attente, et qui « devront malgré tout régler des factures correspondant à des marchandises pas encore reçues », précise Pauline Hamet. Si certains distributeurs ont déjà donné une réponse favorable, d’autres n’ont pas encore fait part de leur positionnement.
Pour Guillaume Husson, cet épisode souligne aussi l’importance de l’organisation collective de la filière. « Il nous faut rappeler la chance que nous avons de disposer d’une action mutualisée entre distributeurs et libraires, avec des transporteurs agréés et une négociation tarifaire annuelle centralisée, menée par le collège libraires de la Clil. L’ensemble de ce dispositif permet tout de même d’amortir considérablement ce type de crise. »
Un nouveau transporteur à venir ?
À plus long terme, la situation pourrait encore évoluer. Selon les professionnels questionnés, la question d'un nouveau transporteur susceptible de remplacer Ziegler France, avec un service et des tarifs comparables, pourrait se poser prochainement avec l'interprofession. « Nous avons pallié une défaillance opérationnelle et il ne faudrait pas que les libraires puissent être accusés de rupture de la relation commerciale. C’est pourquoi nous sommes très vigilants », fait savoir Sophie Salmon.
Et le SLF d'ajouter : « Il y a tout un travail juridique de fond, nous ne pouvons pas rompre des contrats à notre guise. C’est pourquoi nous sommes accompagnés par un avocat en droit du transport. En fonction de l'évolution de la situation, nous travaillerons au référencement d’un nouveau transporteur pour la zone, afin que les libraires puissent avoir le choix entre trois transporteurs comme jusque-là. »
