Avant-critique Roman

Rita Carelli, "Terre noire" (Métailié)

Rita Carelli - Photo © Patricia Canola

Rita Carelli, "Terre noire" (Métailié)

Dans un premier roman d'une grande finesse, l'autrice brésilienne Rita Carelli nous emporte en Amazonie sur les traces d'une jeune fille qui s'ouvre aux autres et au monde.

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Par Kerenn Elkaim,
Créé le 16.02.2024 à 09h00 ,
Mis à jour le 18.02.2024 à 23h12

Nostalgie d'Amazonie. « Se souvenir, c'est vivre. » Mais cela signifie aussi ouvrir la boîte de Pandore de ses désirs ou plaies refoulés. Ana est pourtant persuadée que « le passé et l'avenir ne sont pas séparés par le présent ». Ces trois temps nous composent, aussi est-il nécessaire de revenir aux sources de sa propre existence pour comprendre l'adulte en éclosion. Tel un « petit oiseau perdu », l'héroïne, adolescente, repense à la mort de sa mère. Elle réalise soudain que « le monde s'était transformé ». « Ana observait l'aube avec des yeux nouveaux. Se sentir orpheline, c'était aussi prendre conscience de ses muscles et de ses sens comme instruments de survie. » Ces derniers vont être aiguisés par un voyage initiatique inattendu quand son père, archéologue auparavant souvent absent, décide de l'emmener en mission. Et c'est sur la terre étrangère d'Amazonie qu'Ana va trouver un univers salvateur. « Tout un monde, aussi fragile qu'une coquille d'œuf, sur le point de se briser. » Elle perd tous ses repères mais va découvrir de surprenantes boussoles. Déstabilisée, elle se familiarise peu à peu avec l'univers insoupçonné des Indiens. « Le soleil fait mal. On n'a jamais fini d'être surpris ici. De nouveau, cette même sensation qu'à mon arrivée, celle d'être en plein rêve éveillé. » La nature luxuriante de ce coin reculé - le Xingu - paraît impénétrable, mais la jeune fille est comme hypnotisée par ce dépaysement enrichissant. « Certains pensent que la forêt est silencieuse. Négatif. La forêt est l'endroit le plus bruyant qui soit. Et le plus inquiétant... » Grâce à ses nouveaux amis, Ana parvient à apprivoiser cet environnement sauvage et à dompter ses peurs. La culture indigène lui ouvre de nouveaux horizons. Les mythes locaux lui font voir la perte de sa mère autrement. « Ma douleur était grande, mais elle appartenait à tous, c'était la douleur même de vivre. » Celle-ci est transcendée par sa soif d'apprendre et d'écouter son corps, y compris quand l'amour s'invite. « Le monde était plus imprévisible et malléable qu'il ne prétendait l'être. » Ana ne percevra plus la vie, la mort, la féminité, la trahison ou la menace écologique de la même façon, et elle retranscrit tout cela dans son journal. « Elle avait quinze ans, c'était une jeune fille et le monde n'arrêtait pas de grandir. »

Rita Carelli signe un premier roman d'une belle finesse stylistique et psychologique. Venue du cinéma, elle a effectué des études de lettres et de théâtre à Paris. L'Amazonie lui est familière puisqu'elle prête sa plume à un dirigeant indien et a déjà composé des livres jeunesse sur cette région inspirante. En dévoilant le destin d'Ana, elle nous permet de percevoir son mystère intérieur. « Qu'est devenue ma vie d'avant ? Où est-elle ? Qu'est-ce qui m'attend ? Retrouver la fille que j'étais, chercher la piste de la femme que je veux être », telles sont les nouvelles priorités de la jeune fille. Mais son histoire se veut aussi un questionnement sur l'héritage et l'avenir de notre planète. « Seuls les Indiens savent maintenir la forêt sur ses pieds. Il faut réveiller le monde une seconde fois. »

Rita Carelli
Terre noire
Métailié
Tirage: 4 500 ex.
Prix: 21,50 € ; 240 p.
ISBN: 9791022613330
16.02 2024

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