Reportage

À Riyad, le livre français cherche à séduire le Moyen-Orient

La 17e édition de la Riyad Bookfair a pris place à la King Saud University, un lieu flambant neuf en Arabie saoudite - Photo © ED

À Riyad, le livre français cherche à séduire le Moyen-Orient

Pour la première fois, des éditeurs français ont été massivement représentés à la Foire internationale du livre de Riyad, qui s’est achevée le 7 octobre, marquant une nouvelle étape des relations culturelles avec l’Arabie saoudite.

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Par Éric Dupuy à Riyad ,Arabie saoudite
Créé le 12.10.2023 à 15h54 ,
Mis à jour le 16.10.2023 à 11h39

Des hommes en blanc, des femmes en noir et des enfants de toutes les couleurs jaillissent dans les allées en tirant des paniers à roulettes bleus ou rouges, pour la plupart remplis d’ouvrages : la Foire internationale du livre de Riyad a accueilli un million de visiteurs pendant dix jours durant lesquels se sont vendus plus de 695 000 livres, dont plusieurs milliers en français. Une première.  

80 éditeurs français

Dans les allées du centre en U spécialement conçu pour cette 17e édition, qui s’est tenue du 28 septembre au 7 octobre sur le terrain de la King Saud University, deux pavillons étrangers se dressent en bout d’aile : celui de la Chine, long et épuré, diamétralement opposé à celui de la France, carré et très fourni.

RIYAD BOOKFAIR
Le pavillon chinois à la 17e Foire du livre de Riyad, en 2023- Photo © ED

Et pour cause : 80 éditeurs français ont répondu présent, de Citadelles & Mazenod à Auzou, en passant par Gallimard ou Albin Michel. « C’est toujours une initiative intéressante pour renforcer la présence du livre français », souligne Corinne Brivot, directrice commerciale d’Hachette Livre International. Et il en a besoin dans la région. La zone du Moyen-Orient représentait 9 % de son chiffre d’affaires avant 2019 ; il est passé à 4 % en 2023. « Nous enregistrons une perte de 65 % en volume ces cinq dernières années, hors livres scolaires », précise-t-elle. Au niveau global dans la zone Proche-Moyen-Orient, les exportations de livres français ont diminué en moyenne de plus de 20 % depuis 2019 en valeur, selon la Centrale de l’édition.

 
France Riyad Bookfair
Le pavillon français de 500 m2 présentant 20 000 ouvrages de 80 éditeurs à la Foire de Riyad- Photo © ED

Si les exportations ont augmenté dans le même temps aux Émirats arabes unis, c’est surtout les performances négatives au Liban (–30 %) et en Arabie saoudite (–32,4 %) qui plombent le bilan. Dans un contexte de « no man’s land où le marché est très compliqué, porté par des grossistes mais dans lequel la littérature anglophone prend toute la place quand le français n’est plus une priorité », l’initiative d’un pavillon français à la Foire du livre de Riyad s’avère une bénédiction, résume Annie Eulry, représentante export chez Actes Sud.

RIYAD BOOKFAIR
Chaque jour à partir de 17 h, les allées de la foire se remplissent jusqu'à la fermeture à minuit- Photo © ED

Cette présence de la France à la Foire de Riyad s’inscrit dans la volonté de l’organisateur, la commission de littérature, d’édition et de traduction sous l’égide du ministère de la Culture renouvelée en 2018, d’ouvrir le rendez-vous à l’international depuis trois éditions. Porté par l’ambassade de France de Riyad et l’Institut français, le pavillon français de 500 m2 a été opéré par la librairie libanaise Stephan. « Cela montre qu’il y a de la demande pour le livre français et du potentiel en Arabie saoudite », se réjouit Rania Stephan, la directrice générale du groupe libanais, qui a interpellé chaque éditeur et collecté quelque 9 800 références – dont 2 500 issues du groupe Hachette – pour 20 000 ouvrages. « Nous venons à Riyad depuis des années en tant qu’éditeur en langue arabe et nous avons senti un vrai engouement du public pour le français », évoque celle qui est aussi à la tête d’un grossiste en livres basé à Dubaï, Bookmark.  

RIYAD BOOKFAIR
Un stand jeunesse de la Foire du livre de Riyad- Photo © ED

Investissements massifs  

Côté saoudien, on a investi pour faire changer de dimension le rendez-vous littéraire, qui s’ouvre dorénavant au-delà du monde arabe. De 1 300 exposants l’an dernier, la foire est passée à 1 800 cette année. « Notre objectif, chaque jour de la foire, c’est que les gens restent de 11 h jusqu’à minuit en leur disant : Venez, vous verrez quelque chose d’intéressant », s’enthousiasme Mohammed Hasan Alwan, directeur de la commission littérature, édition et traduction au ministère de la Culture d’Arabie saoudite. Dans les allées, en effet, les titres d’une étonnante diversité se déclinent en arabe, des Misérables de Victor Hugo aux mangas, en passant évidemment par des albums jeunesse, de la photographie ou des romans d’espionnage.

Les Misérables en arabe
L'un des plus gros succès français en Arabie saoudite ? "Les Misérables", de Victor Hugo- Photo © ED

L’industrie du livre n’est pas mise de côté dans la volonté du royaume de diversifier l’économie du premier pays exportateur de pétrole au monde. Comme la monarchie investit massivement depuis une demi-douzaine d’années dans le cinéma, en ouvrant subitement de nombreuses salles obscures mais également en subventionnant des productions de films, elle met les moyens pour structurer son industrie du livre, pour l’instant majoritairement constituée de petits éditeurs. « Nous mettons en place plusieurs programmes, comme l’aide à la traduction de livres, la numérisation gratuite des titres ou en créant un réseau d’agents littéraires dans le but de structurer cette économie », explique Mohammed Hasan Alwan. Renforcer la dimension des foires en fait partie, dans un pays où le maillage des librairies est lacunaire. Une seule enseigne sort du lot des bouquinistes, Al-Jarir. La marque détient une trentaine d’établissements dans un pays aux 40 millions d’habitants répartis sur une superficie quatre fois plus grande que la France. « Les foires sont de vraies opportunités pour les éditeurs de vendre des livres, c’est pourquoi nous souhaitons en créer prochainement cinq nouvelles dans l’ensemble du pays », affirme le directeur de la commission LET.

Littérature arabe
Un stand de littérature générale en arabe, devant le stand de la librairie Al-Jarir, à Riyad- Photo © ED

« Des affaires à faire »

Et la France, dans tout ça ? C’est un partenaire privilégié du royaume dans de nombreux secteurs culturels et touristiques. Concernant le livre, Mohammed Hasan Alwan semble faire preuve de pragmatisme en assurant aux éditeurs français : « Vous avez des choses à montrer, nous aussi… Échangeons ! » De l’aveu d’un acteur du monde du livre à l’international, présent à la foire, « il y a des affaires à faire, notamment avec l’aide de la bourse de traduction Tarjim, alors que les éditeurs saoudiens cherchent à la fois à acheter et à vendre ».

Collection Sindbad
Un des succès du pavillon français à Riyad : la collection bilingue Sindbad d'Actes Sud- Photo © ED

Panier moyen de 50 € sur le stand France

Sur le plan diplomatique, l’objectif français a été atteint, avec une belle visibilité du savoir-faire éditorial. Reste à transformer l’essai pour générer d’autres profits. Sur l’ensemble de la foire où les titres étaient vendus avec 20 % de réduction, le chiffre d’affaires a dépassé les 300 000 ryals (75 000 €) « avec un panier moyen de 200 ryals », soit 50 €, révèle Rania Stephan. Quelques Pléiade, affichées à 360 ryals, soit environ 90 €, ont été écoulées alors que très vite, les poches classiques tels que L’Étranger d’Albert Camus ou Les Misérables, toujours, ont été en rupture. Chez Actes Sud, la collection bilingue Sindbad – qui vient de fêter ses 50 ans – a également rencontré du succès, tout comme les livres de français langue étrangère (FLE) et quelques romans de la rentrée littéraire pour les expatriés. « On aurait aimé envoyer des auteurs à Riyad, mais le timing n’était pas bon », révèle Annie Eulry d’Actes Sud, qui estime que « c’est une chance inespérée de se rendre en Arabie saoudite pour voir ce qu’on peut faire ensemble ».

À la clôture de la foire, on évoquait déjà sur le stand français la possibilité de s’investir dans la prochaine Foire internationale du livre de Djeddah, la deuxième plus importante du pays, qui s’ouvre le 7 décembre prochain…

Manga en arabe
Le manga en langue arabe s'est aussi développé en Arabie saoudite- Photo © ED

Des relations culturelles de plus en plus fortes

 

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