La Pléiade

Si l'on excepte le superbe Un captif amoureux, l'ultime et atypique roman de Jean Genet (1910-1986), paru juste après sa mort, plus autobiographique et moins « scandaleux » que le reste de son œuvre romanesque, ce volume de « La Pléiade » rassemble les cinq romans de Genet écrits de 1942 à 1948, de Notre-Dame-des-Fleurs à Journal du voleur. Il comporte également les poèmes composés durant la même période, celle de ses débuts, de 1942 à 1945, repris en recueil en 1948 à L'Arbalète.

Cohérence chronologique donc, et cohérence thématique. Romans et poèmes, comme son Théâtre complet (« La Pléiade », 2002), participent du même univers : celui de la violence, de la transgression, de la pornographie de « pédéraste » - mot que Genet préférait à « homosexuel » -, du vol, de la prison, de la haine de la société et surtout de la France. Un sentiment ancré en lui depuis son enfance quand, à l'âge de 10 ans, l'orphelin de l'Assistance publique martyrisé par des paysans fut injustement accusé de vol et expédié en maison de correction. Plus tard, en 1942, devenu délinquant, il connaîtra la prison, Fresnes, où il écrira son premier poème, bouleversant, Le condamné à mort. Enfin, en 1948, il échappera à la relégation à la faveur d'une grâce présidentielle demandée et obtenue par ses bonnes fées, Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre. Entre-temps, Genet avait déboulé en littérature, à sa façon, fracassante, transgressive, subversive. Adoubé par Cocteau, choqué mais fasciné par « ce maniaque prodigieux » et son « génie » et qui fit tout pour l'aider, et par Sartre, qui lui a consacré en 1952 une longue étude, Saint Genet, comédien et martyr - un volume entier qui servit d'introduction aux Œuvres complètes de Genet, publiées chez Gallimard à partir de 1951. Mauriac, lui, se montra bien plus réticent, à la fois séduit et outré. Pompes funèbres, par exemple, qui fait d'un officier nazi une espèce de héros triomphant d'une France que l'écrivain exècre, rappelle les pires pages de Céline.

Cette œuvre, unique en son genre, méritait d'être lue comme elle a été écrite et comme elle commença de circuler sous le manteau grâce à Paul Morihien, le secrétaire de Cocteau, devenu éditeur pour l'occasion. C'est-à-dire non expurgée de ses obscénités, de sa pornographie. Genet, pour sa part, recopiait ses manuscrits et les vendait à prix d'or, comme uniques, à de riches amateurs. Les pléiadiseurs ont donc pris le parti de restituer les textes des romans tels qu'en eux-mêmes et citent un exemple convaincant. Dans le Journal du voleur clandestin, de 1948, « le petit tube de vaseline découvert sur le narrateur lors de son arrestation » n'est pas détaillé par la formule « dont la destination vous est assez connue », mais par « dont la destination était de graisser ma queue et celle de mes amants ». Du Genet en VO, avant qu'il ne s'autocensure pour faire plaisir à Sartre et entrer chez Gallimard. Soixante-dix ans après, l'édition, même si elle conserve d'autres tabous, n'a plus de ces pudeurs, s'agissant d'un auteur devenu un classique du XXe siècle.

Jean Genet
Romans et poèmes
Gallimard (La Pléiade)
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 72 € ; 1 648 p.
ISBN: 9782072744259

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