Sade, la vie et l'œuvre (3/4) | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Sirma Guner le cabinet Pierrat & Associés, qui compte une douzaine d’avocats. Emmanuel Pierrat est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l’édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l’auteur de romans et récits parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l’anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade et du Pen Club français, organisation d’écrivains internationale fondée en 1921. Il préside également le Comité des Écrivains pour la Paix du Pen International. lire la suite

Il y a 3 mois 3 semaines Histoire

Sade, la vie et l'œuvre (3/4)

Entre fantasmes et faits historiques, le Marquis de Sade est l'une des figures les plus controversées de la littérature française. Suite de la saga, avec L'Enfer, "le Lagarde et Michard du sexe".

Suite de la saga historique et juridique (lire le deuxième épisode ici)

Le texte de Pierre-Olivier Chaumet consacré à « Un bras de fer médiatique contre la censure : le procès post-mortem de l’œuvre du marquis de Sade (1956-1958) » dans le volume Le Bras de fer, Ecrire la justice (Mare & Martin)que le Doyen de la Faculté de droit de l’université Paris 8 a codirigé avec David Chemin et Catherine Puigelier dans la collection Droit & littérature, est l’occasion d’évoquer et d’éprouver le distingo entre la vie et l’oeuvre du marquis. 

Sade est en enfer et en papier Bible dans La Pléiade. Il demeure, d’ailleurs, un modèle mythique à ce type d’Enfer : tous les amateurs de curiosa savent que la plus impressionnante et la plus ancienne des collections de porn books est conservée à la Bibliothèque vaticane, où Sade est, là encore, aux premiers rangs. Mais il est aussi un Enfer, dénommé Réserve spéciale, à la Bibliothèque de l’Arsenal, un Private Case à la British Library, une section réservée à Saint-Petersbourg… D’autres Enfers, moins connus, survivent en parallèle. Recensés dans des petites fiches cartonnées, qui dorment depuis longtemps dans les rayonnages de la préfecture de police : « ouvrage saisi au cours d’une descente de police opérée le 23 octobre 1903 dans la maison de rendez-vous exploitée par une née Leclerc rue Lamartine 46 ». Et tous les livres de Sade y ont été lus, loués, prêtés et vendus tout au long du XIXe siècle, sans que les intellectuels ne s’en mêlent. L’un d’entre eux, Jean Paulhan, le grand éditeur de la NRF qui témoignera en faveur de Jean-Jacques Pauvert au procès qu’entraina la première édition à ciel ouvert des œuvres de Sade, passe commande des éditions sous le manteau qui circulent dans Paris depuis la fin du XVIIIe siècle à son libraire en chambre.

Tous les tabous

Pascal Pia affirme que l’accès à ces volumes n’a jamais été plus difficile que celui des autres livres rares et précieux de la Réserve ; ce qui demandait toutefois le visa d’un bibliothécaire. Il reconnaît que les requêtes des érudits, pourtant déjà triés sur le volet de la recherche scientifique et universitaire, étaient examinées  « avec une certaine circonspection ».

 En la matière, la discrétion et la retenue sont de mise. Toutefois, les Enfers contiennent ainsi, au gré des législations, des modes et de la répression, des ouvrages en plus ou moins grand nombre sur l’adultère, la sodomie, la zoophilie, la pédophilie, le lesbianisme, la nécrophilie, la coprophagie, la scatophilie, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le sado-masochisme, etc. 

Notre ami le Marquis y occupe par conséquent de nombreux rayonnages, sans discontinuer, puisqu’il a fait sienne cette recension des turpitudes humaines : l’Enfer de la B.N. renferme trois éditions d’Aline et Valcour, deux versions des Amis du crime, deux autres du Bordel de Venise (qui est, en réalité, un extrait de l’Histoire de Juliette), six versions des 120 journées de Sodome (dont une en anglais), Eugénie de Franval (tiré des Crimes de l’amour),  pas moins de dix Justine (dont, là encore, deux versions anglaises et une polonaise…), sept Nouvelle Justine, trois Juliette… On recense également une étude bio-bibliographique sur Le Marquis (éditée à « Sadopolis, chez Justine Valcour, rue Juliette, à l’enseigne de la vertu malheureuse »), trois volumes de L’Œuvre du Marquis de Sade (publiés par Apollinaire dans sa collection Les Maîtres de l’amour), un recueil de Pages curieuses du Marquis, les Œuvres complètes publiées au Cercle du livre précieux, huit versions de La Philosophie dans le boudoir (dont encore une en anglais), The Pleasures of Cruelty (tiré de Justine et de Juliette), trois volumes de Zoloé (dont Gilbert Lely finira par ôter la paternité au Marquis), etc. Il existe même à l’Enfer La Courtisane Anaphrodite ou la Pucelle libertine, faussement attribué à Donatien Alphonse François. Quant à L’Anti-Justine de Restif de la Bretonne, l’ouvrage y figure en onze éditions différentes. S’y trouve même Les Buveuses de larmes d’une certaine marquise de Sade…

Tout n'est pas érotique

Mais tous les livres de l’Enfer ne mettent pas le rose aux joues ou ne se lisent pas que d’une main. Les Enfers recèlent aussi des livres dont seul le titre peut paraître érotique. Sur les 1700 livres de l’Enfer de la Bibliothèque nationale, figurent bien entendu nombre d’ouvrages condamnés. Certains l’ont été cependant « par défaut », car l’éditeur et l’auteur, anonymes, étaient introuvables et n’ont donc présenté aucune défense. Ces piètres succédanés de libertinage ne méritaient ni la sentence ni l’Enfer. Ils voisinent parfois des livres qui n’ont jamais été condamnés, car il y a toujours eu, en pratique, une certaine tolérance pour les ouvrages scientifiques destinés au public restreint des chercheurs. Les éditeurs ont su en profiter et les albums sur l’anatomie ou le sport antique ont fleuri au début du siècle. 

Les conservateurs de l’Enfer ne s’y sont pas trompés. Ils ont mis la main sur des livres puissamment érotiques, malgré leur apparence historique ou scientifique. L’érudition et le retour aux classiques sont un autre artifice très répandu.  Sade est entré à l’Université et est sur le point de figurer au  programme de terminale. 

Quant à l’iconographie, elle n’est pas absente des Enfers, circulant en parallèle aux romans de Genet ou de Cocteau. Chez Sade, ce sont des prouesses acrobatiques de personnages juchés les uns sur les autres, qui défient les athlètes du cirque de Pékin.

Les Enfers sont aussi un recensement de grands écrivains, qui, inspirateurs ou laudateurs du marquis, ont presque tous essayé le genre érotique, avec plus ou moins de clandestinité et de bonheur. L’Enfer de la B.N. conserve Les Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire, l’Arétin (pour de nombreuses éditions de ses Ragionamenti), mais aussi Jean de Berg (c’est-à-dire Catherine Robbe-Grillet, pour L’Image, illustré d’un frontispice de Bellmer), Musset, Théophile Gautier, André Hardellet, Hoffmann, Marcel Jouhandeau, Paul Léautaud, Louis Aragon, Guy de Maupassant, Henry Miller, etc. L’Enfer, c’est le Lagarde et Michard du sexe. On y trouve même Alfred Jarry, pour Les Silènes, sans doute écrit par Pascal Pia lui-même, qui tout en ayant été le plus sérieux des bibliographes de l’Enfer y règne aussi comme auteur, traducteur, éditeur, préfacier… et grand lecteur/commentateur de Sade, qui lui a sans doute fait peur.

Répression et inventivité

Car Sade reste incomparable à tous grands noms, dont ont le rapproche aujourd’hui pour mieux justifier sa lecture. Un des livres les plus représentés à l’Enfer est sans doute Justine. Elle y côtoie les ouvrages des petits pornographes multirécidivistes que sont Le Nismois, Grimaudin d’Echara, Alphonse Belot, ou même Pierre Mac Orlan, dont des dizaines de titres occupent les rayons. Mais aucun d’entre eux, là non plus, n’est comparable à Sade. 

Sade a connu bien des procès : et les Enfers permettent de constater que la littérature érotique n’a jamais été aussi intéressante, inventive et écrite que lors des plus intenses périodes de répression. Les très victoriens Ma Vie secrète ou Les Mémoires d'une puce, qui sont la traduction de textes anglais originellement édités, sous le manteau, à Londres, en 1881, en constituent de bons exemples. Ce dernier récit repose d’ailleurs sur le principe déjà bien connu du témoin involontaire, placé au cœur de l'action. Un tel procédé a donné plusieurs de ses plus élégants et mielleux ouvrages à la littérature de l’Enfer, des Bijoux indiscrets au Sopha, en passant par Le Canapé couleur de feu, l'Histoire d'un godemiché ou encore les Mémoires d'une petite culotte. Andréa de Nerciat et Crébillon fils restent à mille éjaculations du marquis. Là encore, rien de comparable aux 120 journées.

D’autres sont en revanche étrangement absents des Enfers. Ce ne sont donc pas des catalogues ou des conservatoires parfaits. Il n’est d’ailleurs pas certain, s’ils étaient encore aujourd’hui ouvertement en fonction, qu’y rentrerait la production contemporaine. S’il est fort à parier que La Vie sexuelle d’un plateau de fruits de mer de Jean-Pierre Otte, celle de Catherine Millet ou le Baise-moi de Virginie Despentes seraient immédiatement intégrés en raison de leur titre, l’œil du censeur moderne hésiterait devant certaines auto fictions, depuis que Sade est soudainement entré dans la Pléiade.

Puisque Sade les sauve tous, ces écrivains plus ou moins profiteurs ou séditieux.

(à suivre)
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