Par André Thill, conservateur général honoraire des bibliothèques, ancien directeur de la bibliothèque du musée national des Arts et traditions populaires.
"Je découvre dans Livres Hebdo une pétition dénonçant l’inaccessibilité des collections de la bibliothèque du Musée national des arts et traditions populaires (MNATP), qui avait été créée avec le musée par Georges-Henri Rivière en 1937, depuis son départ pour le Mucem à Marseille.
Directeur de cette bibliothèque de 1991 à 2001, je déplore extrêmement cet état de fait que j’avais, hélas, prévu dès le projet de délocalisation, en créant avec le musée de l’Homme une association "Patrimoine et Résistance" qui a alerté les pouvoirs publics devant ce danger de disparition d’un musée et de ses services documentaires qui étaient les seuls à conserver la mémoire de la culture française populaire de l’an mil à nos jours. Malgré les pétitions, les manifestations de rue, les débats, les articles de journaux et les réceptions à l’Elysée, le projet de Mucem n’a pu être remis en cause.
On peut se réjouir actuellement devant la beauté architecturale et la très belle situation du Mucem à l’entrée du port de Marseille, mais il n’en reste pas moins que ce musée ne concerne que la Méditerranée. L’essentiel des collections documentaires et les objets d’art, relatifs à toutes les régions de France et leur civilisation, sont désormais enterrés !
La bibliothèque, riche de 100 000 volumes (dont 5 000 anciens) et 3 050 titres de périodiques, possède la deuxième collection, après la BNF, de livres, almanachs et chansons populaires de colportage. Son fonds concerne aussi les traditions et le folklore français, l’ethnologie et l’anthropologie culturelle française et des fonds aussi divers que les contes et légendes populaires, les langues régionales, l’architecture rurale, la piété populaire, les religions, la mythologie, les sociétés secrètes, la franc-maçonnerie, le compagnonnage, les fêtes calendaires, le cirque et le music-hall, la médecine populaire, le costume, les jeux et jouets, la danse et les instruments de musique, etc., sans compter les fonds donnés par de grands folkloristes et félibres français (Charles-Brun, Van Gennep, Delarue…). Toute cette précieuse documentation est actuellement inaccessible aux chercheurs ainsi qu’au public et aux auteurs d’ouvrages sur ces différents sujets, car ils sont entreposés dans des caisses dans des locaux extérieurs au Mucem.
Je comprends la colère des signataires de cette pétition, à laquelle bien évidemment je m’associe, en regrettant cette délocalisation irréfléchie et cependant prévue. La France est le seul pays au monde à ne plus avoir un musée sur son identité historique et culturelle nationale, ainsi que sur sa mémoire contenue dans les collections de sa bibliothèque.
