Roman/France 6 février Côme Martin-Karl

Matthieu Richard, le narrateur - on n'ose dire le héros, tant il est antipathique - fut autrefois un jeune homme immature, égocentrique, cynique, allergique au travail, asocial, nihiliste, qui s'était mis à évoluer dans les milieux d'extrême droite les plus radicaux et les plus crépusculaires, fascistes, pétainistes, ultra-catholiques, royalistes. Et se détestant tous entre eux. Il s'était taillé une petite réputation sur la Toile, troll spécialiste des identités régionalistes xénophobes, comme Bearnais2souche ou Patrioc. Homosexuel, ne couchant en principe qu'avec des militants de gauche - les extrêmes s'attirent -, il sévissait aussi sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme de Gaystapo.

Tout cela est bien fini. Après une connerie en forme d'apothéose (l'attaque d'une boutique de bondieuseries à Lourdes), qui lui a valu un procès et un peu de prison, il s'est fait oublier, changeant de vie, pour finir tenancier d'une modeste librairie d'extrême gauche près de la frontière belge. Et c'est ce Matthieu-là, qui n'a jamais été très cohérent dans ses convictions - en avait-il seulement ? - qui raconte sa folle jeunesse. Sans nostalgie aucune, plutôt de l'humour à froid, et un sens réel du portrait sans concession, voire de la caricature. Il faut dire que tous les timbrés qu'il a rencontrés, comme Yvon Saillac de Livès, l'aristo dégénéré et répugnant qui se promenait toujours nu sous sa robe de chambre, hôte tyrannique d'une mini-communauté de trolls complotistes, Clarisse, la royaliste punk, ou Marie Venot, la bigote illuminée, s'y prêtent parfaitement.

Parmi ses fréquentations, un certain Maximin, vraie graine de facho agressif avec qui il a couché une fois - l'exception qui confirme la règle - l'attire au Renouveau Réactionnaire, l'un des micro-partis de la pathétique nébuleuse de l'extrême droite. Matthieu va vite se rendre compte de la nullité du groupuscule. Mais il y demeure, afin de séduire le petit ami de Maximin, dont il est tombé raide amoureux : Khalid, un jeune Algérien de Bobigny qui, avec la bénédiction de sa famille, s'est converti au catholicisme le plus intégriste, et a pris le nom d'Enguerrand. C'est après que Maximin, tombé dans le coma à la suite d'un affrontement dans une manif, lui aura laissé le champ libre, qu'il pourra enfin concrétiser avec Enguerrand, lequel l'entraînera dans son délire mystique : faire « la guerre à Lourdes » au nom de Notre-Dame de la Salette !

Mais après la case prison, Enguerrand, devenu « moche », s'est rangé : professeur aux Antilles, marié. Les deux garçons ne se sont plus revus. Et leur rupture a également sonné le glas de cette jeunesse dont Côme Martin-Karl, avec sa patte habituelle, a écrit la satire. Mais pas seulement. Dans notre époque déboussolée, en crise de valeurs, toute une génération en mal de repères se révèle tentée par les dérives les plus absurdes, les plus extrêmes, individualistes et dangereuses, car imprévisibles. La réaction et l'obscurantisme se manifestent au grand jour. Et des Maximin, qui veulent revenir au Moyen-âge, avant l'invention de l'imprimerie, existent sans doute réellement. Il y a bien des Américains qui croient toujours que la terre est plate.

Côme Martin-Karl
La réaction
Gallimard
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 19 euros ; 224 p.
ISBN: 9782072883842

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