Dossier Droit

Dossier Droit: place aux nouveaux concepts

Le nouveau tribunal de Paris - Photo OLIVIER DION

Dossier Droit: place aux nouveaux concepts

Après la révision du droit des obligations en octobre 2016 et une année 2017 marquée par les nombreuses réformes d’Emmanuel Macron, les éditeurs anticipent un ralentissement d’activité et multiplient les innovations éditoriales pour maintenir leur chiffre d’affaires.

J’achète l’article 4.5 €

Par Charles Knappek,
Créé le 15.06.2018 à 00h00,
Mis à jour le 15.06.2018 à 09h28

Le retour de manivelle était attendu, il s’est avéré moins violent que prévu. Après l’euphorique fin d’année 2016 marquée par la réforme du droit des obligations, le marché du livre de droit s’est plutôt bien comporté en 2017: s’il a reculé de 2,5 % sur l’ensemble de l’année, il redécolle depuis janvier à + 0,5 % au premier trimestre selon I+C. Chez certains éditeurs, les ventes ont conservé leur niveau de l’immédiate après-réforme. "Nous avons été les premiers surpris par ces bons résultats de 2017, confie Camille Sztejnhorn, directrice université et librairie chez Dalloz. En général, les années post-réforme sont compliquées, mais pas cette fois." Chez LexisNexis, la directrice éditoriale Caroline Sordet annonce même une "croissance à deux chiffres" sur le dernier exercice, reposant pour une large part sur la bonne performance de la collection "Les guides", dont les ouvrages "très opérationnels et segmentés répondent à des besoins précis du marché". L’éditeur signale aussi la progression de la collection universitaire "Manuel", toilettée l’an dernier. "J’ignore dans quelle mesure la refonte de la maquette a joué sur l’augmentation des ventes, confie Caroline Sordet. On note aussi que de plus en plus de professionnels se tournent vers les "Manuel" qui deviennent vraiment une collection transversale."

"Nous avons une offre simple et lisible, nous nous y tenons." Renaud Lefebvre, éditions Francis Lefebvre - Photo DAISY REILLET

Si elle a classiquement ralenti le marché au premier semestre 2017, l’élection présidentielle a tiré l’activité après la victoire d’Emmanuel Macron et le train de réformes qui ont immédiatement suivi. Les "ordonnances Macron" de septembre 2017 réformant le droit du travail ont stimulé les éditeurs: outre son habituel long-seller Droit du travail, droit vivant, Wolters Kluwer a publié en décembre dernier Le nouveau droit de la négociation collective. LexisNexis a repoussé à novembre 2017 la date de parution de son code du travail tandis que Dalloz, qui le publie habituellement en mars, a proposé une édition spéciale dès le 25 octobre. L’éditeur revendique 20 000 exemplaires écoulés pour cette édition exceptionnelle. Il annonce également pour septembre un Droit de la représentation du personnel consacré à la modification des institutions représentatives du personnel. Aux éditions Francis Lefebvre (EFL), le président Renaud Lefebvre signale le regain de forme du Mémento social et fiscal, ainsi que la "forte réactivité" du marché pour tous les ouvrages ayant trait à la réforme du droit du travail. L’éditeur indique vouloir concentrer les opérations sur les Mémento et les "Dossiers pratiques". "Nous avons une offre simple et lisible, nous nous y tenons", souligne Renaud Lefebvre, qui a tout de même lancé fin 2017 une collection "Alertes & conseils" destinée aux professionnels non juristes, voire aux simples particuliers. Forte de 8 titres au printemps, la série a fait l’objet début juin d’une salve de 6 nouveautés.

"Historiquement, nous avons une offre très académique. Nous avons décidé de nous renforcer auprès des praticiens." Emmanuelle Filiberti, Lextenso - Photo OLIVIER DION

Quel avenir pour les bibliothèques d’entreprise?

Les bibliothèques professionnelles de livres juridiques sont-elles menacées de disparition? Il y a déjà longtemps que le numérique représente l’essentiel des revenus des éditeurs spécialisés. Aux éditions Francis Lefebvre (EFL), sa part a encore progressé depuis l’an dernier pour s’établir à 63 % du chiffre d’affaires. "Cela finit par avoir des conséquences sur les stratégies d’achat des professionnels du droit, et donc sur nos ventes d’ouvrages, signale Renaud Lefebvre, président de EFL. Quand un grand cabinet d’avocats ou une administration déménagent, l’installation d’un espace bibliothèque ne va plus toujours de soi, d’autant que beaucoup de bureaux sont "flottants". Un même poste peut être partagé par plusieurs personnes et les collaborateurs sont de plus en plus mobiles." L’éditeur cite plusieurs sociétés ayant récemment fait l’impasse sur les rangements physiques pour les ouvrages de leurs collaborateurs. Si le phénomène est réel, il n’est pas ressenti avec la même acuité par l’ensemble des acteurs: "Cela vaut surtout pour les encyclopédies, juge Caroline Sordet, chez LexisNexis. Dans les cabinets, les avocats ont toujours besoin de consulter un grand nombre d’ouvrages, en particulier des titres qui apportent des réponses opérationnelles, comme les guides ou les Lexis Pratique, et les codes qu’ils ont en permanence sur leur bureau ou à proximité immédiate." Chez Dalloz, Camille Sztejnhorn indique même n’avoir "pas entendu parler de l’influence des nouveaux agencements de bureaux sur la vente d’ouvrages professionnels".

Relais de croissance

L’enjeu pour les éditeurs est de trouver des relais de croissance pour l’exercice 2018. Dalloz et dans une moindre mesure le groupe Lextenso ont leur plan d’action: augmenter la production et lancer de nouvelles collections. Dalloz inaugure cette année pas moins de sept collections (voir p. 54), en majorité à destination du marché professionnel. Lextenso a lancé sous la marque LGDJ la collection "La bibliothèque de l’avocat", en partenariat avec l’école de formation du barreau. "Cette collection est destinée aussi bien aux élèves avocats qu’aux avocats en activité désireux de réviser leurs pratiques, explique Emmanuelle Filiberti, P-DG du groupe Lextenso. Historiquement, nous avons une offre très académique. Nous avons décidé de nous renforcer auprès des praticiens, qui sont de plus en plus nombreux à se tourner vers des livres universitaires dans le cadre de leur activité."

" La période de réformes a généré un besoin d’informations les plus actualisées possible." Anne-Laure Marie, Prat - Photo OLIVIER DION

Lextenso n’en néglige pas pour autant les titres purement professionnels puisqu’il a ouvert en avril la collection "Droit du paiement", également sous la marque LGDJ, avec un premier opus dédié aux Procédures civiles d’exécution. Trois autres titres sont prévus d’ici à la fin de l’année. Les deux autres grands acteurs du marché, LexisNexis et EFL, sont beaucoup plus mesurés en termes de parution, avec tout de même quelques innovations. LexisNexis a publié le 22 mars un Code de l’animal en partenariat avec la fondation 30 Millions d’amis. "Nous avons profité de la récente évolution du statut de l’animal dans le Code civil pour réunir dans un ouvrage spécifique les nombreux textes, hier encore épars, qui régissent notre rapport aux animaux", explique Caroline Sordet.

Toujours sur le front du marché professionnel, l’entrée en vigueur le 25 mai du Règlement européen sur la protection des données (RGPD) est l’un des principaux sujets d’actualité de ce premier semestre. La nouvelle édition de Cyberdroit, qui paraîtra le 20 juin chez Dalloz, est pour plus de la moitié consacrée au RGPD. De son côté, LexisNexis a publié Droit de la donnée dès novembre dernier, tandis que EFL annonce pour le quatrième trimestre un ouvrage dédié à la thématique.

Fiches et révisions

Sur le marché universitaire, la tendance de fond pour des ouvrages de révision et d’entraînement se confirme cette année. Outre les récentes innovations d’Enrick B. éditions (voir ci-contre), Dalloz s’est distingué l’an dernier avec le lancement de la collection "Séquences", dont les deux premiers titres dédiés au droit constitutionnel et à l’introduction "se sont bien comportés", selon Hélène Hoch, directrice éditoriale marché universitaire et librairie. Dalloz va renforcer la collection avec deux nouveautés à la rentrée et poursuivra la vente granulaire de chacun des chapitres au format numérique même si ce canal n’a, pour le moment, pas séduit un large public. L’éditeur lance aussi la collection de révision et d’entraînement "Réussir!"

Pour sa part, Lextenso va publier un tout-en-un Droit civil 1re année (introduction générale, droit des personnes, droit de la famille) destiné aux étudiants de licence 1. Publié hors collection en août prochain, le titre propose un cours synthétique complété d’exercices corrigés et de méthodologie. Il a vocation à être décliné en collection s’il trouve son public. "Beaucoup d’étudiants se contentent facilement de ce type d’ouvrage en complément du cours de leur enseignant, juge Emmanuelle Filiberti. Nous sommes face à des élèves qui ont besoin d’être accompagnés et rassurés." Il est à noter que le format tout-en-un par matière est encore peu répandu dans les études juridiques. Hormis la collection "Hypercours" de Dalloz, le Droit civil 1re année de LGDJ est encore sans concurrent. C’est surtout le modèle des ouvrages de fiches, de révisions et d’entraînement que plébiscitent les étudiants. Notamment les titres parus chez Ellipses, qui renforce ses multiples collections récemment lancées. L’éditeur universitaire complète par exemple "Spécial droit" avec une nouveauté en droit commercial. "La prescription est forte sur cette collection, souligne Manon Savoye, directrice éditoriale chez Ellipses. Nous avons affaire à des enseignants qui recommandent leurs ouvrages." De la même manière, le groupe Lextenso, avec sa marque Gualino, enrichit de plusieurs nouveautés les collections "En poche" et "Droit expert".

Quant au marché des ouvrages grand public, il a aussi été touché par l’année électorale. Prat a repoussé de plusieurs mois la parution de plusieurs titres phares de son catalogue (Indépendant, Chômage : tous vos droits…), pour être en mesure de répondre aux évolutions législatives. "Les ventes ont été globalement bonnes l’an dernier, indique Anne-Laure Marie, directrice éditoriale. La période de réformes a généré un besoin d’informations les plus actualisées possible. Nous sommes reconnus pour notre capacité à décrypter la loi." L’éditeur concentre ses actions sur sa grande collection "Les guides pratiques pour tous" et ne prévoit pas de nouveautés à moyen terme.

Le droit en chiffres

La production

source: Livres hebdo/electre.com - Nouveautés et nouvelles éditions

A 2 168 nouveautés et nouvelles éditions, la production d’ouvrages de droit est restée stable l’an dernier, à l’instar de l’ensemble de la production de livres, toutes catégories confondues.

Les ventes dans le commerce de détail

Source: Livres Hebdo/I+C - Évolution par rapport au même trimestre de l’année précédente

Tout en continuant d’évoluer au-dessous de la moyenne du marché, les ventes de livres de droit dans le commerce de détail se redressent comme l’ensemble des ventes de livres depuis l’été 2017.

Les principaux éditeurs

Source: GFK/Livres Hebdo - En valeur entre mai 2017 et avril 2018

71,4 % des ventes de livres de droit, évaluées sur un an par GFK à 29,1 millions d’euros (- 4,2 %) pour un peu plus d’un million d’ouvrages vendus (- 6 %) sont assurées par les trois principaux opérateurs du secteur, au premier rang desquels le Groupe Lefebvre Sarrut, qui en réalise la moitié à lui tout seul. Le prix moyen des livres augmente de 1,9 %, à 28,42 euros.

Enrick B. en pleine ascension

Enrick Barbillon - Photo OLIVIER DION

Bien connu des étudiants de droit grâce à ses "Lexifiche", Enrick B. éditions change de dimension. En quelques années, la petite maison fondée par Enrick Barbillon a multiplié les initiatives éditoriales, publiant aussi bien les chroniques de juristes en immersion que des ouvrages humoristiques comme Les arrêts illustrés. Mais sans jamais perdre de vue son identité universitaire: l’an dernier, Enrick B. a profité de la réforme du CRFPA pour faire paraître le premier titre d’une collection "CRFPA" qui sera enrichie de huit nouveautés pour la rentrée de septembre. De facture plus classique, avec une pagination qui varie de 350 à 600 pages, les titres de la collection conservent la patte de l’éditeur. "Les livres sont en couleurs, en schémas, et nous avons inclus des vidéos accessibles via un QR Code pour décrypter certains points", indique Enrick Barbillon. Deux nouveautés compléteront la collection en 2019, et chaque titre sera accompagné d’un cahier d’exercices vendu à part.

Ce n’est pas tout. Entre "Lexifiche" et "CRFPA", "il manquait une collection d’un niveau intermédiaire", rappelle Enrick Barbillon. En novembre, l’éditeur a donc lancé "Juris’ coach", une série d’ouvrages à 10,95 euros séquençant un cours donné en 25 thématiques avec, à chaque fois, un quiz, un conseil et 75 questions d’entraînement en dernières pages. La collection comprend cinq titres et s’enrichira de deux nouveautés en septembre, consacrées au droit de la famille et à l’introduction générale au droit. "Nos titres ont pour ambition de se centrer sur les besoins du lecteur, résume Enrick Barbillon. La manière dont le droit est enseigné est rarement optimisée pour favoriser la mémorisation. Il faut engager un gros travail sur la forme sans négliger le fond pour autant. C’est ce que nous faisons." Malgré l’ampleur prise par son catalogue juridique depuis un an (le chiffre d’affaires est annoncé en hausse de 80 %), encore accrue cette rentrée, l’éditeur se défend de vouloir challenger les leaders du marché. "Nous sommes dans une logique de complément, assure Enrick Barbillon. C’était déjà le cas avec nos "Lexifiche". Les étudiants du CRFPA les achètent pour réviser les matières dont ils ne sont pas spécialistes."

A chaque public sa collection chez Dalloz

Le leader du marché publie sept nouvelles collections autour de trois grandes thématiques: l’actualité, les livres pratiques pour les acteurs du secteur public et les nouveaux types d’enseignement.

"Nous proposons une analyse pointue en exploitant des contenus déjà existants." Camille Sztejnhorn, Dalloz - Photo OLIVIER DION

En lançant sept collections cette année - une huitième, voire d’autres devraient voir le jour d’ici à 2019 -, Dalloz entend répondre à plusieurs problématiques. La première est d’anticiper le probable essoufflement de l’activité en 2018, deux ans après la forte croissance générée par la réforme du droit des obligations. Publier un grand nombre de nouveautés doit permettre de maintenir le chiffre d’affaires. Mais avec ces nouveaux titres pour la plupart en prise avec l’actualité, l’éditeur entend aussi répondre à des besoins plus localisés dans le temps, sur lesquels ses ouvrages traditionnels manquent quelque peu de souplesse. "Nous avons reçu beaucoup d’appels du pied de la part du monde professionnel, en particulier dans les administrations publiques, explique Camille Sztejnhorn, directrice université et librairie.

Les collections

• "Les textes/Dalloz" : lancée fin juin, cette collection proposera d’accéder au contenu d’une réforme à travers une lecture rapide et opérationnelle des textes. Par exemple, à l’occasion de l’entrée en vigueur le 25 mai du Règlement général sur la protection des données, Dalloz publie le texte avec, en regard, la loi française modifiée.

• "Grand angle" : publiée en très grand format, cette collection multithématique et multisectorielle rassemble le meilleur des revues Dalloz pour proposer une lecture à chaud d’un point d’actualité juridique sous une forme inédite en librairie.

• "Dalloz décryptage" : annoncée pour octobre, cette collection proposera une analyse des dernières réformes (loi, décret, ordonnance…) en les situant dans leur environnement. "Ce n’est pas de la prospective, il s’agit d’expliquer pourquoi la loi a été adoptée, quel est son contenu, sa portée… on n’anticipe pas sur ce que le juge pourrait être amené à dire ou ce qu’il faudrait faire pour l’améliorer", indique Camille Sztejnhorn.

• "Dalloz corpus" aborde en profondeur une thématique à travers des rubriques issues de l’Encyclopédie Dalloz. "Nous proposons une analyse pointue en exploitant des contenus déjà existants", résume Camille Sztejnhorn. Les premiers titres annoncés sont Corruption et trafic d’influence ou Responsabilité pénale des personnes publiques.

• "Dalloz public" : collection destinée aux administrations publiques, essentiellement les collectivités territoriales, mais aussi les administrations centrales ou leurs services déconcentrés. Les titres aborderont une problématique resserrée, en lien ou pas avec l’actualité, ou via une approche métier, et serviront à "sécuriser les agents dans leurs pratiques", selon Camille Sztejnhorn. Le premier titre, paru le 6 juin, s’intitule Agir en toute transparence dans la vie publique locale. La collection comptera cinq à six titres par an qui seront régulièrement actualisés et disponibles au format numérique.

• "Les essentiels de A à Z" : également destinée aux acteurs publics, cette collection se présente sous la forme de fiches professionnelles et synthétiques renvoyant vers les textes et ouvrages pertinents. Elle s’ouvrira fin 2018 avec deux premiers titres aux thématiques encore inconnues.

• "Réussir !" : destinée aux étudiants, cette collection de révision et d’entraînement est centrée sur les exercices juridiques, notamment le cas pratique. Elle s’adresse principalement aux étudiants préparant le CRFPA, mais aussi aux candidats de l’ENM, voire aux étudiants de licence 2 au master 1.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités