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Dossier religion : la foi sous pression

photo réalisée dans l'église st Sulpice - Religion - Religion - Photo OLIVIER DION

Dossier religion : la foi sous pression

Les difficultés de l'église catholique nourrissent une production éditoriale abondante et diversifiée qui permet paradoxalement au secteur du livre religieux, dont 70 % de la production relève du catholicisme, d'afficher une bonne résistance en combinant réduction de la production et ouverture de plusieurs chantiers pour l'avenir. _ par

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Par Pauline Leduc,
Créé le 22.05.2020 à 00h00,
Mis à jour le 22.05.2020 à 00h03

De l'incendie de Notre Dame de Paris, dans lequel beaucoup ont vu une image métaphorique de la crise que traverse l'Eglise catholique, aux révélations en cascade d'abus sexuels et d'actes pédophiles commis par certains de ses membres, en passant par le procès de Monseigneur Barbarin, 2019 a été une année tourmentée pour les catholiques de France. Dans le même temps, le marché du livre religieux, porté très majoritairement par des maisons de sensibilité chrétienne et dont plus de 70 % de la production concerne le catholicisme, ne s'est tassé en 2019 que de 1,5 % en valeur selon GFK. Et ce, alors même que la production s'inscrit en baisse de 10 % d'après nos données Livres Hebdo/Electre data services. Un fragile redressement par rapport à l'année précédente, où le secteur avait enregistré une baisse de 4,8 % de son chiffre d'affaires.

Matthieu Megevand, - Photo SEBASTIEN AGNETTI

Libération des paroles

Traditionnellement nuancés par les acteurs du secteur qui observent que ces statistiques ne prennent pas en compte un grand nombre de points de vente spécialisés, les chiffres de GFK reflètent, cette année, plutôt bien leur état d'esprit. « Sur les 15 dernières années, 2018 et 2019 sont les meilleures en nombre d'ouvrages écoulés chez nous », indique Mathieu Megevand, qui dirige Labor et Fides. Chez Albin Michel, Jean Mouttapa se félicite d'une très bonne année pour son département avec une hausse de 12 % de son chiffre d'affaires sur le segment religion. « Notre arrivée chez Editis/Interforum et notre construction concertée d'une diffusion renforcée s'est traduite par une augmentation de notre chiffre d'affaires en librairie de 15 % », détaille Jean-François Colosimo, le directeur général du Cerf. En dépit des difficultés conjoncturelles et « des temps moroses », Christophe Aveline, responsable de la librairie spécialisée Saint-Paul, à Paris, salue une augmentation des ventes en magasin de + 4 %.

Mathilde Mahieux, La Procure - Photo OLIVIER DION

A La Procure qui s'engage dans une grosse phase de travaux, l'année 2019 a été bonne et marquée par les initiatives autour du centenaire de la librairie. Mathilde Mahieux, responsable du secteur religieux, pointe l'autre actualité de l'année : la mobilisation des éditeurs autour de la crise que traverse l'Eglise catholique. Il y a un an, la libraire n'était pas encore certaine que le « frémissement » éditorial qu'elle percevait autour du scandale des abus sexuels en son sein prendrait de l'ampleur et serait suivi par les lecteurs. Il n'y a maintenant plus de doute. Entamée en 2019, la vague de parutions se renforce en 2020. Avec des titres très explicites, tels Omerta : la pédophilie dans l'Eglise (Sophie Lebrun, Tallandier) ou Plus jamais ça (Pierre Vignon, L'Observatoire). « On constate une réflexion importante autour de ces sujets et une libération des paroles, portée par presque tous les éditeurs du secteur. Ce mouvement sans précédent rencontre un large lectorat, complètement en prise avec le réel. »

Directeur général aux éditions Fleurus Mame - Guillaume Arnaud - Fleurus Mame - Photo OLIVIER DION

Face à ce phénomène tant éditorial que sociétal, la librairie de la rue de Mézières a organisé en mai 2019 une soirée réunissant auteurs et lecteurs. Plus de 200 personnes sont venues assister à cette rencontre autour de Marie-Jo Thiel, auteure de L'Eglise catholique face aux abus sexuels sur mineurs (Bayard), Luc Ravel qui signait en mars 2019 Comme un cœur qui écoute : la parole vraie d'un évêque sur les abus sexuels (Artège) ou encore Véronique Margron, à l'origine d'Un moment de vérité (Albin Michel). Son éditeur, Jean Mouttapa, confirme les bonnes ventes de cet ouvrage et du deuxième titre publié peu avant par Albin Michel sur la pédocriminalité dans l'Eglise, Qu'avez-vous fait de Jésus de Christine Pedotti. « Les essais engagés, livres d'histoire et documents sur les religions (pas toujours sur les meilleurs aspects des religions...) répondent à l'attente d'un certain public en crise de confiance avec ses propres traditions, estime le directeur du domaine spiritualité. En tant qu'éditeur non confessionnel, nous avons une vocation particulière, qui est de créer un espace de libre parole sur les crises en cours d'une part (surtout en islam et catholicisme), et parallèlement, sur le long terme, d'explorer le religieux avec les outils des sciences humaines. »

Elsa Rosenberger, Seuil - Photo OLIVIER DION

Levée des tabous

Même démarche au Seuil où Elsa Rosenberger se positionne en « publiant des essais d'analyse qui font comprendre les tenants et aboutissants de la crise en les situant dans une perspective historique, sociologique aussi mais également des prises de position contemporaines, des réflexions de l'intérieur, des témoignages ». En 2016, déjà, elle avait édité l'Histoire d'un silence dans lequel Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe de La Croix, livrait un récit de l'intérieur de la communauté paroissiale où évoluait l'ex-père Preynat, condamné depuis à cinq ans de prison ferme pour agressions sexuelles sur de jeunes scouts.

En début d'année, le Seuil a édité les travaux de l'historien et sociologue Claude Langlois, On savait, mais quoi ? : la pédophilie dans l'Eglise de la Révolution à nos jours, qui devrait devenir un ouvrage de référence. « Notre conception d'éditeur sur la crise de l'Eglise est la devise des Dominicains : Vérité », résume Jean-François Colosimo. Après avoir publié fin 2019 Des prêtres et des scandales : dans l'Eglise de France du concile de Trente aux lendemains du concile Vatican II (1545-1978) d'Anne Philibert, la maison a proposé début 2020 Scandale dans l'Eglise : des théologiens s'engagent. L'ouvrage est porté par quatre théologiens de l'Institut catholique de Paris qui ont participé pendant deux ans à un groupe de réflexion sur « l'approche systémique des abus sexuels dans l'Église ».

Alors que, après des années de silence, les instances dirigeantes de l'Eglise et le pape François lui-même affichent leur volonté de lutte contre ces abus sexuels, les éditeurs confessionnels participent à la levée des tabous. « Evidemment, nous avons un rôle à jouer dans cette crise : nous nous faisons notamment l'écho de démarches importantes et courageuses qui donnent la parole aux fidèles », avance Anne-Sophie Jouanneau. La directrice éditoriale de Bayard fait notamment référence à la récente parution de Réparons l'Eglise. Une synthèse des 5 000 propositions ou réactions reçues suite à l'appel lancé aux lecteurs de La Croix et du Pèlerin, faisant lui-même suite à la Lettre au peuple de Dieu à propos des abus sexuels du pape François (Salvator, 2018).

Après avoir publié plusieurs essais à ce sujet, dont Ne faites pas de mal à un seul de ces enfants, la parole des papes contre les abus sexuels, Artège mise sur la pédagogie. « C'est important de dénoncer, mais maintenant il faut aussi donner des outils pour que chacun se forme et que ça ne se reproduise jamais », estime Bruno Nougayrède, le président du groupe Elidia. Artège proposera ainsi à la rentrée Tu es don ! : la théologie du corps pour les jeunes ( 9 septembre) par Alex Deschênes qui s'adresse aux adolescents et jeunes adultes pour leur parler de sexualité et d'amour. La maison s'apprête d'ailleurs à se lancer dans la jeunesse, avec le lancement à l'automne d'un pole dédié qui devrait accueillir 10 titres par an.

Mame affiche la même approche. « Beaucoup d'éditeurs du secteur se sont emparés du sujet et nous nous sommes demandé ce qu'on pouvait apporter. Nous souhaitons briser les tabous de manière différente, dans une approche pédagogique qui correspond plus à notre identité », explique Guillaume Arnaud, directeur général de la maison. Très présente au rayon jeunesse, la maison publie une collection qui se décline par tranche d'âge « pour éduquer au respect de soi-même et de son corps ».

Remises en question

« Avant, publier ce type d'ouvrages n'était pas très bien vu de la part des éditeurs catholiques parce que cela aurait été perçu comme une attaque de l'Eglise ; maintenant ce serait plutôt l'inverse : tout le monde s'y met », note Stanislas Jozan, directeur des éditions de L'Emmanuel, qui ne veut pas « publier quelque chose pour publier quelque chose ».

Si Elsa Rosenberger craint que « l'intérêt ne soit pas aussi marqué pour ce qui est, par exemple, de la place des femmes dans l'Eglise, des abus de pouvoir, du monopole du savoir ou des questions pastorales », les révélations sur les abus sexuels commis dans l'Eglise amènent des membres de l'institution ecclésiale à prendre la parole sur d'autres sujets sensibles. Le succès de Sodoma (Robert Laffont, 2019) enquête du sociologue et journaliste Frédéric Martel sur l'homosexualité dans l'Eglise, qui prend la tête de notre top des meilleures ventes du secteur, montre la maturité des lecteurs. « Alors que c'est un ouvrage très à charge, il s'est bien vendu chez nous », constate Mathilde Mahieux.

Editeur confessionnel, MediasPaul publiera en novembre Eglise et homosexualité : un accueil si difficile, du père Joël Pralong, qui, rappelant que l'on ne choisit pas son orientation sexuelle, défend l'idée que l'interprétation des textes sacrés peut évoluer. « Nous ne voulons pas entretenir le catholicisme identitaire, on refuse des manuscrits qui vont dans ce sens, on est pour l'esprit d'ouverture », précise Gilles Collicelli, le directeur éditorial de la maison. MediasPaul a aussi publié Abus spirituels et dérives sectaires dans l'Eglise (mars) de Blandine de Dinechin et Xavier Léger, ancien membre d'une communauté religieuse. Le Cerf, avec Risques et dérives de la vie religieuse du maître des Chartreux Dysmas de Lassus, et Salvator, avec Désabuser : se libérer des abus spirituels du dominicain Laurent Lemoine, s'engagent dans la dénonciation de ces pratiques.

Le regard de l'Eglise sur la sexualité est interrogé notamment dans Tous mes désirs sont devant toi : plaisir, Eglise et sexualité du prêtre et psychanalyste Jean-François Noël (Salvator, 2019), comme la place des femmes dans L'Eglise, des femmes avec des hommes, manifeste autour de leur place passée, présente et future par la théologienne et bibliste Anne-Marie Pelletier (Cerf, 2019) ou Une bible des femmes : vingt théologiennes relisent des textes controversés (Labor et Fides).

La brûlante question du célibat des prêtres suscite plusieurs titres comme l'ouvrage à succès Des profondeurs de nos cœurs (Fayard, 2020) écoulé à près de 20 000 exemplaires depuis sa parution à la mi-janvier. Publié alors que les évêques d'Amazonie plaidaient pour l'ordination d'hommes mariés (proposition par la suite écartée par le pape François), ce virulent plaidoyer pour le célibat était présenté comme coécrit par le Cardinal Robert Sarah et Benoît XVI. Il a suscité une polémique au sommet après que l'ancien pape a nié avoir participé à la rédaction de l'ouvrage.

L'Eglise, entre baisse du nombre des fidèles et déficit de vocations, fait face à une crise plus générale dont les éditeurs se font également l'écho. Quel avenir pour l'Eglise ? (Artège, septembre 2020) s'interrogent Monseigneur David Macaire et le père Christian Venard. Monseigneur Bruno Valentin se demande s'il faut Rebâtir ou laisser tomber (L'Emmanuel, 2020). Mais où va l'Eglise ? (Presses de la renaissance), questionne à son tour le père Paul-Gilles Trébossen, qui appelle l'institution à renouer le dialogue avec ses fidèles. Dans En finir avec le cléricalisme (Seuil, 18 juin), Loïc Kerimel va plus loin et critique tant la hiérarchie de l'Eglise que la sacralisation des prêtres allant, selon lui, à l'encontre du message évangélique. Enfin, le moine bénédictin Ghislain Lafont imagine Le catholicisme autrement ? (Cerf, 2020) et en appelle à une réorganisation du système ecclésiastique. 

La production

Les principaux éditeurs

Repenser la catéchèse

Comment faire face à la crise de la catéchèse ? C'est l'une des questions auxquelles devaient tenter de répondre les professionnels du secteur lors des réunions initialement prévues à La Rochelle les 28 et 29 juin. Ces journées interprofessionnelles sont organisées par le Syndicat des libraires de littérature religieuse (SLLR) et la branche religion du Syndicat national de l'édition (SNE). « Il y a de moins en moins de gens qui se marient à l'Eglise et d'enfants au catéchisme : la demande institutionnelle pour la catéchèse ne cesse donc de baisser, note Pierre Yves Camiade, le président du SLLR. Il y a quelques années, une paroisse commandait 80 préparations au mariage, aujourd'hui la commande moyenne est de 30. »

Pour faire face à cette situation, éditeurs et libraires débattront avec un responsable diocésain de la catéchèse et du catéchuménat, et un curé de paroisse. L'objectif est de faire le point sur la situation de la catéchèse et de proposer des solutions pour adapter ces textes et leur diffusion à la réalité des croyants. La deuxième journée sera introduite par l'historien Guillaume Cuchet (Comment notre monde a cessé d'être chrétien, Seuil, 2018), qui présentera une conférence autour de « Notre monde est-il déchristianisé ? Quelle est la place du livre chrétien dans un monde déchristianisé ? » Plusieurs ateliers seront proposés aux participants : « Quelle place pour le rayon développement personnel dans nos librairies, dans nos productions ? » et « Comment rejoindre les croyants non-pratiquants par nos librairies, par nos productions ? » « Il nous faut réfléchir à des stratégies pour ne pas enfermer le livre religieux dans une catégorie et montrer la façon dont il peut nourrir plusieurs rayons », explique Bruno Nougayrède, réélu cette année à la présidence de la branche religion du SNE. 

Faut-il continuer de publier Jean Vanier ?

Jean Vanier en 2012. - Photo KOTUKARAN_CC BY-SA 3.0

Le 22 février, l'Arche, association œuvrant pour les handicapés, révélait dans un communiqué que son fondateur, Jean Vanier, avait entretenu pendant des années des relations sexuelles sous emprise psychologique et spirituelle avec des femmes non handicapées. L'enquête interne menée montre aussi qu'il était au courant, contrairement à ce qu'il avait toujours affirmé, des abus sexuels commis par son père spirituel, le père Thomas Philippe.

L'onde de choc provoquée par ces révélations est à la hauteur de l'admiration, voire de l'adulation, portée à ce Canadien décédé au printemps 2019 par les cercles catholiques, et même au-delà. « Personnellement, ayant cité maintes fois Jean Vanier comme un exemple de prophète évangélique des temps modernes, j'ai été comme tous ses amis profondément terrifié par ces révélations », raconte Jean Mouttapa. Albin Michel a publié en 2019, peu après sa mort, une réédition de sa biographie Jean Vanier : portrait d'un homme libre, sous la plume d'Anne-Sophie Constant. L'auteure, qui avait collaboré avec l'Arche pendant des années, avait enrichi l'ouvrage en y ajoutant notamment les déclarations qu'elle avait recueillies sur les agissements du père Thomas Philippe. « Il se disait meurtri, étonné, consterné... On sait maintenant qu'il lui mentait droit dans les yeux, comme il avait menti à tous ses amis et aux membres de l'Arche, poursuit Jean Mouttapa. Nous ne pouvions donc laisser cet ouvrage sur le marché et, d'un commun accord avec l'auteure, l'avons immédiatement retiré. L'éditeur conserve à son catalogue deux autres ouvrages « qui n'ont rien de biographique » et des livres collectifs issus de colloques.

L'homme et l'œuvre

Auteur prolifique, Jean Vanier a publié des dizaines d'ouvrages chez d'autres éditeurs du secteur qui se sont interrogés sur la marche à suivre. Arrêter la commercialisation de ses livres ou la maintenir ? Bayard a choisi la première option et viens d'arrêter officiellement la commercialisation d'Un cri se fait entendre et de Sagesse de vie. 

Chez Salvator, son directeur général, Régis de Villers est prudent. Les trois essais spirituels de l'auteur publiés par la maison sont en train d'être relus par ses éditeurs pour vérifier qu'ils ne comportent pas de passage ayant trait aux faits qui lui sont reprochés, « ce dont je doute fortement », dit-il. Il attend aussi « d'avoir l'avis des ayants droit avec qui (nous) sommes liés par un contrat ». Si l'éditeur n'a pas stoppé la distribution de ces ouvrages, il a décidé de plus les mettre en avant : « on ne les trouve plus sur le site de la maison et les représentants ont arrêté de les proposer aux libraires », indique Régis de Villers.

Les libraires tranchent au cas par cas. A la librairie Siloé de La Roche-sur-Yon, Pierre Yves Camiade a supprimé, dès les révélations, tous les titres de Jean Vanier de ses rayons. « Il est difficile de mettre en lumière son œuvre alors que sa part d'ombre est révélée, et on ne peut dire que ces actes sont moins graves parce qu'il s'agit d'adultes et non d'enfants », explique-t-il. De la même manière, sa librairie ne propose plus les titres de Marie-Dominique Philippe, fondateur de la Communauté Saint-Jean, accusé d'avoir abusé sexuellement d'une quinzaine de personnes. La Procure, non plus, ne propose plus les titres de ce dernier mais continue d'avoir quelques références des livres de Jean Vanier. « nous avons quasiment tout retiré, mais gardé un -exemplaire de chacun des ouvrages détaille Mathilde Mahieux. Il y a d'un côté l'homme et puis de l'autre, une œuvre importante autour de l'esprit de cette communauté de L'Arche qui continue d'exister. Tout n'est pas à jeter. » 

Trois chantiers pour connecter sa foi au monde

Les éditeurs religieux tentent de répondre à la quête de sens qui traverse la société et à toucher de nouveaux lecteurs en conquérant les domaines de la spiritualité et du développement personnel, en revenant aux fondamentaux et en trouvant de nouvelles voix.

Anne-Sophie Jouanneau, Bayard - Photo OLIVIER DION

Après quelques années de tâtonnements chez les éditeurs, la période 2019-2020 a une vitalité particulière : il y a une forme d'urgence à penser le christianisme à l'aune de la crise que traverse l'Église mais aussi, plus généralement, le monde », estime Mathilde Mahieux. La responsable du secteur religieux de La Procure observe un travail de fond entrepris chez les éditeurs pour se positionner sur les grands enjeux de notre époque et répondre à la soif de sens qui traverse toute la population. Face à ce foisonnement éditorial « de qualité », la librairie a décidé d'éditer ce printemps un catalogue présentant nombre de ces titres et intitulé Sauvez notre maison commune. Tiré à 90 000 exemplaires, il est aussi l'occasion pour La Procure de s'engager elle-même dans la lutte pour l'écologie humaine. En introduction, son directeur général, Jean-Baptiste Passé, y dévoile les 7 engagements de la librairie comme réduire notre empreinte carbone, planter des arbres ou proposer une seconde vie aux livres.

Bruno Nougayrède, Desclée de Brouwer - Photo OLIVIER DION

« Dans ces temps de crise, nous avons un rôle à jouer pour essayer de documenter ce qui se passe mais aussi pour nous faire l'écho de pistes formidables d'engagement, explique Anne-Sophie Jouanneau, directrice éditoriale de Bayard. Il faut le prendre comme une occasion pour le monde catholique d'engager son identité sur de grands enjeux ». La crise écologique, à laquelle le pape François a répondu avec sa désormais célèbre encyclique, Laudato si', sur la sauvegarde de la maison commune, suscite une salve de publications.

Jean Mouttapa, Albin Michel - Photo OLIVIER DION

On notera notamment la parution d'un Petit manuel pour vivre la conversion écologique à plusieurs : Laudato si' en actes de Marie-Hélène Lafage (Première partie, 11 juin), Abécédaire de l'écologie joyeuse (Bayard, janvier), Génération Laudato si' de Dominique Lang (Bayard, 17 juin) ou encore Notre sœur la mère Terre de Martin Carbajo Nunez, programmé en septembre 2020 chez MediasPaul. On en est veille sur des sujets d'actualité, on se demande ce qu'un chrétien aurait à dire dessus, nous avons des choses à dire sur la société, s'exclame, son directeur éditorial adjoint Olivier Echasserieau. La maison lance au printemps une collection autour de l'éthique qui s'ouvrira avec Une éthique animale pour le XXIe siècle de Patrick Llored. MediasPaul prépare aussi pour l'an prochain un titre sur la fin de vie avec L'aide médicale à bien mourir de Jean Casanave.

Au-delà des sujets d'actualité, l'un des objectifs principaux des éditeurs religieux est de faire connecter les valeurs et initiatives du monde chrétien avec les grands enjeux de notre époque. Et face à une société de plus en plus déchristianisée, soumise à de nombreuses crises, les professionnels du secteur cherchent autant à s'adresser aux croyants qu'aux laïcs en quête de sens. Pour ce faire, ils explorent trois pistes de travail.

1. Conquérir les domaines de la spiritualité et du développement personnel

Des succès de Frédéric Lenoir - tel son célèbre Petit traité de vie intérieure (Plon, 2010) qui campe dans les meilleures ventes - à ceux de Laurent Gounelle ou du moine bouddhiste Matthieu Ricard : la spiritualité a la cote auprès du grand public. Tout comme les traités de développement personnel et les ouvrages ayant trait au bien-être. Alors que ces titres étaient jusqu'alors essentiellement publiés par des éditeurs généralistes, les professionnels du segment religion investissent de plus en plus ce segment.

Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ? « Peut-être qu'un certain nombre de prêtres et de spécialistes, considérant la richesse de la tradition chrétienne sur ce sujet, avaient une petite forme d'arrogance et de défiance pour ces rayons », envisage Bruno Nougayrède, le président d'Elidia. Avant de rappeler avec ironie que « dans le secteur de la spiritualité, il y a une tradition vieille de 2000 ans et qui s'appelle le christianisme ». Artège a édité Méditation et paix intérieure : à partir d'une tradition bimillénaire, éveille la source qui est en toi ! de Patrice Gourrier et Jérôme Dés-bouchages, encadré par les auteurs phares du mieux-être, Christophe André à la préface et Mathieu Ricard en postface. MediasPaul se tourne aussi vers ces rayons. Pour ce faire, la maison a engagé en 2019 un nouveau directeur éditorial adjoint au profil atypique. Doté d'une expérience pastorale, Olivier Echasserieau est aussi diplômé en théologie, psychologie et hypnose. De plus en plus de gens se préoccupent du mieux-être et l'Église catholique ne semble pas arriver à répondre à cette attente : nous tentons à notre échelle d'apporter une réponse, explique-t-il avant de rappeler que le mieux-être, c'est d'abord l'être. Le premier titre de cette veine, Se délier des entraves du passé, récit d'une trajectoire psychospirituelle, de Maguy Méchinaud est paru à la fin de l'année 2019.

Depuis deux ans, Mame s'est lancé dans une diversification de sa ligne éditoriale vers le développement personnel et le renouveau de la spiritualité. Après Peut-on être chrétien et embrasser les arbres : les chrétiens face aux nouvelles spiritualités (Dominique Pérot-Poussielgue) et Managez avec son âme (Fabienne Alamelou-Michaille) l'an passé, l'éditeur propose en 2020 de la « spiritualité conjugale » avec Love and War, de John et Stasi Eldredge ou La citadelle imprenable de Guy Emmanuel Cariot, manuel de combat spirituel. La filiale de Média-Participations a aussi publié cet hiver Priez avec les anges de Yann Caudal et Nicole Masson. « Le thème des anges est régulièrement capté par les éditeurs généralistes qui ont un discours ésotérique : nous souhaitons réinvestir cette spiritualité populaire », justifie Sophie de Cluzel, sa directrice éditoriale. Un thème aussi exploré par l'Emmanuel, avec En présence des anges, Découvrir le monde invisible de Jacques Gauthier.

La maison, qui s'appuie sur la communauté du même nom, mise sur le développement personnel. L'éditeur a publié au printemps Comment discerner du prêtre Pascal Ide - qui y a notamment signé Le burn-out, une maladie du don - itinéraire en cinq étapes pour prendre ses décisions en chrétien. Au programme aussi, Tendresse amour et volupté (Marie Aude Binet), manuel pratique pour se sentir mieux dans son couple et augmenter le plaisir dans l'union sexuelle ou des romans comme Le premier jour de ma vie éternelle d'Anne Kurian, mêlant humour et réflexions spirituelles. L'éditeur sort ce titre sous sa marque grand public Quasar avec laquelle L'Emmanuel s'est dernièrement essayé aux romans feel good book et à la romance. Salvator fait une incursion dans le rayon bien être avec la collection « Se libérer... » lancée fin 2019, et qui s'enrichira en juin de deux titres, Se libérer de la tristesse et des idées noires et Se libérer de la timidité, signés par l'archevêque Victor Manuel Fernandez. On notera aussi chez Bayard la réédition simultanée dans une nouvelle collection poche de trois titres du prêtre canadien Jean Monbourquette (1933-2011), qui fut l'un des premiers à conjuguer foi chrétienne, vie spirituelle et psychologie. Un inédit, Excusez-moi, je suis en deuil, sera proposé le même jour.

2. Revenir aux fondamentaux

« Dans cette période de crise on sent une forte demande de compréhension des textes fondamentaux », note Stanislas Jozan, directeur des éditions de l'Emmanuel. La maison lance en juin la collection Saintissime, pour aborder de manière simple les grands thèmes de la spiritualité. Le prédicateur et essayiste canadien Jacques Gauthier en signe le premier titre, Devenir saint : petit mode d'emploi. Mediaspaul, adossé à la société Saint-Paul, revient aussi aux premiers temps de l'Église avec une collection dédiée à Paul Apôtre, dont le premier titre, Manger ensemble, quelle affaire ! (Jacqueline Martin Bagnaudez) devrait paraître l'an prochain. De son côté Mame vient de lancer une série de théologie pour les nuls intitulée « Le point spirituel » pour vulgariser au maximum des concepts et textes souvent perçus comme inaccessibles par le grand public.

Au-delà des textes de vulgarisation, les ouvrages de référence qui éclairent les premiers temps de la religion suscitent l'intérêt des lecteurs. Au Seuil, Elsa Rosenberger note le succès commercial de l'enquête de Daniel Marguerat, Vie et destin de Jésus de Nazareth (mars 2019). « Nos meilleurs succès en 2019 sont la série Les Califes maudits de Hela Ouardi, qui explore l'histoire des premiers califes et, de la même auteure, Les derniers jours de Muhammad qui continue et a dépassé les 35 000 ventes toutes éditions confondues », constate Jean Mouttapa chez Albin Michel. L'éditeur travaille pour l'automne à un projet ambitieux d'encyclopédie, Après Jésus, autour de l'invention du christianisme. Ce projet est la suite logique de l'encyclopédie Jésus (2017), « gros succès commercial avec plus de 22 000 exemplaires vendus ».

Chez Bayard, on prépare pour la rentrée un autre ouvrage atypique, L'Évangile expliqué par Frédéric Boyer et illustré par Serge Bloch. Ce travail s'inscrit dans la continuité de la Bible : les récits fondateurs (2016), porté par le même binôme. A signaler aussi le bon accueil du Coran des historiens (paru au Cerf en fin d'année), sous la direction de Mohammad Ali Amir Moezzi et Guillaume Dye. Ce très bel ouvrage en trois volumes sous coffret, offre une synthèse complète et critique des travaux et recherches sur le Coran.

3. Trouver de nouvelles voix

« On cherche tous le nouveau Adrien Candiard, c'est une sorte de fantasme », s'amuse Bruno Nougayrède. Ce moine dominicain français de 37 ans, vivant au couvent du Caire, est devenu la star du secteur avec des ouvrages aux allures de bestseller concernant l'islam ou la spiritualité chrétienne. Alors que son dernier essai A Philémon : réflexions sur la liberté chrétienne (Cerf, janvier 2019) occupe la troisième marche du top 50 des meilleures ventes du rayon selon GFK, ses précédents titres tels Veilleur, où en est la nuit ? (Cerf, 2016) y figure toujours. Le Cerf, géré par l'ordre dominicain, est évidemment bien placé pour faire émerger les jeunes voix de cet ordre, véritable vivier de futurs talents. La maison a par exemple édité cet hiver le premier texte d'Augustin Pic, docteur en théologie, Dieu dans l'Église en crise : réflexion sur un grand mystère.

« Adrien Candiard ou la théologienne protestante Marion Muller-Colard, font partie des gros vendeurs de notre segment mais ils étaient d'illustres inconnus il y a 5 ans : ces nouvelles voix, en phase avec la société, participent au renouvellement de notre secteur et touchent un large public, détaille Régis de Villers, directeur général de Salvator. Il y a donc une certaine concurrence entre éditeurs pour dénicher les voix de demain ». Alors comment s'y prendre ?

« Certains regardent les meilleures ventes GFK et vont les récupérer mais sinon, pas de formule magique, chacun à ses petites stratégies », poursuit Régis de Villers. Pour faire émerger de jeunes théologiens, Salvator s'appuie sur différents canaux. « Nous avons la chance d'être dans un écosystème où le bouche-à-oreille fonctionne bien avec des auteurs qui nous parlent d'auteurs, des colloques, productions universitaires, la presse spécialisée, les conférences organisées par l'Église, etc. ». Il faut cependant être très réactif. L'éditeur raconte ainsi comment, quelques jours après avoir trouvé intéressant un jeune évêque entendu à la radio il l'a contacté avant d'apprendre qu'il avait déjà été approché par un de ses confrères.

Les contacts avec des éditeurs étrangers peuvent aussi apport leur lot de bonne surprise. Salvator a ainsi repéré en Italie le jeune théologien qui monte, Robert Cheaib, dont le deuxième titre est paru chez l'éditeur à l'hiver, Un Dieu humain : premiers pas dans la foi chrétienne. C'est aussi en Italie que Mame a déniché, le jeune prêtre Luigi Maria Epicoco, auteur l'an passé de La foi n'est pas un bonbon au miel et porte cette année un enjeu de la maison, Saint Jean-Paul II le grand. Ce livre d'entretien avec le pape François, programmé fin mai, bénéficie d'un tirage à 15 000 exemplaires. Les réseaux sociaux et les influenceurs sont aussi très scrutés par les professionnels, puisqu'ils permettent de faire remonter les succès d'un prêche ou les initiatives de tel ou tel prêtre. C'est grâce à une vidéo Youtube que l'Emmanuel a découvert Bruno Valentin, nommé il y a un an évêque auxiliaire du diocèse de Versailles et qui vient de publier son premier titre.

« On cherche beaucoup et on trouve très très peu », reconnaît Matthieu Megevand, directeur de Labor et Fides. Parfois, la découverte d'un auteur s'apparente à « un conte de fées. On ne publie presque jamais de manuscrits envoyés spontanément mais j'ai reçu par la poste l'ouvrage de Marie-Laure Choplin et j'ai su que c'était une pépite ». Son premier ouvrage, Un cœur sans rempart (2018) a bénéficié d'un avant-propos de Marion Muller-Colard et connu un succès critique. La maison fait aussi émerger de nouvelle voix en diversifiant sa production. Elle a lancé l'an passé la collection Lignes intérieures, où des écrivains racontent leur rapport à la foi. « Et on peut mettre ces livres dans les rayons littérature, ils sont particulièrement soignés, ce qui nous permet de toucher d'autres lecteurs ». 

Les 50 meilleures ventes en religion

Le succès de l'enquête de Frédéric Martel sur l'homosexualité dans l'Eglise, Sodoma, qui prend la première position du classement, met en lumière l'intérêt des lecteurs pour les documents interrogeant les tabous de l'institution ecclésiale. Autour d'une autre omerta, on notera la présence dans le top 50 de deux titres sur la pédophilie dans l'Eglise publiés chez Albin Michel, Un moment de vérité (12e) et Qu'avez vous fait des Jésus (24e). Année après année, le dominicain Adrien Candiard, figure de proue de la jeune relève des auteurs du secteur confirme son succès. Trois de ses titres, tous publiés au Cerf, figurent dans le classement. Son dernier texte, A Philémon occupe la troisième marche du podium tandis que Quand tu étais sous le figuier se classe en 26e position et Veilleur, où en est la nuit en 43e. Coté nouvelle plume, on notera la présence du premier livre de Marie-Laure Choplin, Un cœur sans rempart (31e) publié chez Labor et Fides. Enfin, la spiritualité a toujours le vent en poupe. Quatre ouvrages de Frédéric Lenoir (5e, 8e, 9e, 28e) y figurent et deux de Matthieu Ricard (15e et 37e). 






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