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Dossier Rentrée littéraire 2018: la relève

Photo OLIVIER DION

Dossier Rentrée littéraire 2018: la relève

Avec 567 titres, la rentrée littéraire 2018 est plus resserrée que l’an dernier, mais surtout plus variée en raison du nombre record de primo-romanciers. Traversée par les questions de société, elle se caractérise encore cette année par son ancrage dans le réel.

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Par Isabel Contreras, Pauline Leduc, Claude Combet, Léopoldine Leblanc,
Créé le 29.06.2018 à 00h00,
Mis à jour le 29.06.2018 à 13h40

La rentrée littéraire 2018 s’annonce plus compacte. D’après nos données Livres Hebdo/electre.com, 567 romans dont 381 français arriveront sur les tables des libraires de la mi-août à octobre, contre 581 à la rentrée 2017 (- 2,4%). Par rapport à l’an dernier, où les éditeurs avaient reporté bon nombre de publications du premier semestre, les programmes reflètent une production plus sereine, toujours très pensée mais soucieuse de ne pas verser dans la surproduction. Minuit a ainsi misé sur un seul roman, celui de la primo-romancière Pauline Delabroy-Allard. Héloïse d’Ormesson en présente elle aussi un seul (contre trois l’année dernière) tout comme Sabine Wespieser et Zulma. Actes Sud, Albin Michel et le Seuil proposent de un à deux romans en moins. La contraction n’est toutefois pas drastique, l’arrivée de nouveaux éditeurs venant amortir les réductions de programmation au cas par cas. La maison québécoise La Peuplade et la toute nouvelle maison de Stéphane Million, Sable polaire, feront leur première rentrée tout comme le catalogue étranger de Delcourt.

Patrice Pluyette, Alain Mabanckou et David Diop lors de la réunion "rentrée littéraire" du Seuil à la Maison des Polytechniciens. - Photo OLIVIER DION

Des rentrées 100% primo-romanciers

La littérature étrangère poursuit de son côté sa cure d’amaigrissement avec 186 titres cette rentrée contre 191 en 2017 (- 2,6%). Il s’agit du niveau le plus bas des dix dernières années. Le nombre de premiers romans est au contraire en nette augmentation. 94 titres incarneront le renouveau en 2018, soit un quart de la production des romans français, il s’agit du nombre le plus important depuis au moins dix ans. La prise de risque reste pourtant mesurée pour les éditeurs, ces primo-romanciers s’étant déjà essayés à l’écriture sous diverses formes (voir p. 72). Elle peut même se révéler gagnante car beaucoup d’auteurs émergents ont constitué les meilleures ventes des précédentes rentrées, de Leïla Slimani à Gaël Faye en passant par David Lopez, couronné il y a quelques semaines par le prix du Livre Inter.

Marie Desmeures, Anne-Marie Garat et In Koli Jean Bofane lors de la présentation de la rentrée littéraire Actes Sud au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris. - Photo OLIVIER DION

De nombreux éditeurs, notamment indépendants, proposent des rentrées littéraires 100% primo-romanciers. Didier Delome et Mathilde-Marie de Malfilâtre porteront les couleurs du Dilettante, Ludovic-Hermann Wanda celles de L’Antilope, Marie-Fleur Albecker celles d’Aux forges de Vulcain, Aymen Gharbi celles d’Asphalte, Nathalie Yot celles de La Contre-Allée, et Eric Richer celles de L’Ogre. Blandine Fauré et Marc Petitjean rouleront, eux, pour Arléa. Camille Brunel représentera Alma, et Estelle-Sarah Bulle sera aux côtés de Liana Levi. Pour Finitude, la rentrée sera incarnée par Laurent Seyer. L’Iconoclaste lance les carrières de romanciers d’Adeline Dieudonné, de Julien Cabocel et de l’auteure jeunesse Marie-Aude Murail tandis que Nil présente Joy Raffin.

La valse des transferts

Si, l’année dernière, la rentrée littéraire n’a pas été marquée par de nombreux transferts, en 2018, le jeu des chaises musicales se réactive doucement. Stock voit trois de ses auteurs voguer vers d’autres horizons. Aurélie Filippetti signe son troisième roman chez Fayard, Simonetta Greggio rejoint Flammarion, où elle avait publié deux recueils de nouvelles, et Diane Mazloum publie son deuxième ouvrage chez JC Lattès.

Alors qu’elle a publié ses trois derniers romans chez Gallimard, Fabienne Jacob (collaboratrice de Livres Hebdo) revient chez Buchet-Chastel, où elle a démarré sa carrière. Samuel Benchetrit retrouve lui aussi sa première maison, Grasset, après un passage chez Plon. Pierre Guyotat, historiquement chez Gallimard, signe une première collaboration chez Grasset, dans la collection "Figures" dirigée par Bernard Henri-Lévy. La rentrée de l’auteur Verticales François Beaune se fait au Nouvel Attila. Camille Bordas passe de Joëlle Losfeld à Inculte-dernière marge. Guillaume Sire suit son éditrice Lisa Liautaud de Plon à l’Observatoire. Pascal Manoukian publie sa nouveauté au Seuil alors qu’il a jusqu’à présent été fidèle à Don Quichotte, une marque de la maison dont la fondatrice, Stéphanie Chevrier, est partie diriger La Découverte. Fanny Taillandier, qui a débuté chez Flammarion, rejoint aussi le Seuil, tout comme David Diop après un premier roman chez L’Harmattan. Après le succès de Mémé à L’Iconoclaste, Philippe Torreton confie Jacques à la guerre à Plon. Enfin, Michel Morcrette, qui jusqu’à présent avait publié chez Flammarion, signe du pseudonyme de Michel Heurtault son troisième roman chez Albin Michel.

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Chez les éditeurs qui publient au moins 6 romans entre août et octobre, l’appétence pour les nouvelles pousses est également palpable. Flammarion commencera par défendre en août Amélie Cordonnier puis persistera en octobre avec quatre autres primo-romanciers. Albin Michel proposera quatre premiers romans, tous signés par des jeunes femmes, la benjamine étant Inès Bayard, 26 ans. Robert Laffont défendra aussi quatre premiers romans, contre un seul l’année dernière, dont celui du doyen des nouveaux romanciers 2018, Dov Hoenig, 86 ans. La "Blanche" de Gallimard s’est modérément allégée cette année, avec 5 textes en août et présentera seulement deux premiers romans, cette fois signés par Meryem Alaoui et Anton Beraber.

Auteurs en devenir

D’autres éditeurs ont préféré accompagner les auteurs déjà émergents de leur catalogue. C’est le cas de JC Lattès avec Diane Mazloum, mais aussi de Stock avec les deuxièmes romans très attendus de Christophe Boltanski, prix Femina 2016 pour La cache, et d’Adrien Bosc, grand prix de l’Académie française 2014 pour Constellation. Rivages mise sur Jérémy Fel tandis que Le Nouvel Attila soutiendra Gauz, remarqué en 2014 pour Debout-payé. Zoé mettra en avant Elisa Shua Dusapin, prix Régine-Deforges 2017 pour son premier roman. Après le succès du Dernier amour d’Attila Kiss, distingué en 2016 par les prix de La Closerie des lilas et de la Page 112, Julia Kerninon reste fidèle au Rouergue et sort son deuxième texte de fiction, Ma dévotion. Jérôme Chantreau (Avant que naisse la forêt, 2016) vit sa deuxième rentrée littéraire, à nouveau aux Escales. Egalement repérée en 2016, lauréate du prix Anaïs-Nin, Emmanuelle Richard refait confiance à L’Olivier. Chez Grasset, les deuxièmes textes de Gautier Battistella, Guy Boley et Abnousse Shalmani sont également appuyés ainsi que des auteurs présentés comme des révélations telles que Mark Greene, nouvellement arrivé dans le catalogue.

Cet écrivain franco-américain pourrait bien faire partie des "late bloomers" de la saison, ces auteurs qui surgissent tardivement dans le paysage littéraire grâce à une œuvre qui marque leur épanouissement dans l’écriture. Avec Frederica Ber, son cinquième roman, Mark Greene répond à ce profil, d’après son éditeur. Même esprit chez Sabine Wespieser avec Tiffany Tavernier, auteure d’au moins quatre fictions et qui revient avec Roissy. David Diop, 55 ans, est lui devenu l’un des enjeux du Seuil avec son deuxième roman, Frère d’âme. Aux Equateurs, Judith Housez et Julie Peyr arrivent après s’être absentées au moins dix ans des librairies.

Cette année encore, on remarque l’irruption d’auteurs dans un genre où on ne les attendait pas. Changer de registre littéraire est susceptible de surprendre et séduire les jurys des grands prix d’automne. Des auteurs qui ont fait leurs armes dans le polar comme Marcus Malte (prix Femina 2016) et le Goncourt 2013, Pierre Lemaitre, ne diront pas le contraire. En 2018, Antonin Varenne, que l’on connaît pour ses romans policiers ou d’aventures, propose chez Albin Michel La toile du monde. L’auteur de polars Frédéric Paulin fait un pas de côté lui aussi et propose une vaste fresque géopolitique sur l’émergence du djihadisme en France chez Agullo, éditeur qui fait sa première incursion dans la rentrée littéraire. De son côté, Vincent Villeminot laisse un instant le polar jeunesse pour livrer son premier roman aux Escales tandis que Joann Sfar poursuit chez Albin Michel sa carrière de romancier parallèlement au 9e art.

Têtes d’affiche

Cette période de l’année reste toujours stratégique pour les éditeurs qui programment des titres à fort potentiel. Les têtes d’affiche s’enchaînent ainsi chez Actes Sud qui aligne, aux côtés de Jérôme Ferrari, Anne-Marie Garat, Nancy Huston et Lyonel Trouillot. Viviane Hamy accompagne une nouvelle fois le prix du Livre Inter 2007, François Vallejo, avec l’ambitieux Hôtel Waldheim. Plon lance avec enthousiasme le premier roman de Philippe Torreton, Jacques à la guerre (voir interview p. 28-30). Gallimard se réjouit du retour de Boualem Sansal, grand prix de l’Academie française 2015, à l’affiche avec Laurence Cossé, Eric Fottorino et Jean Hatzfeld dans la "Blanche". Toujours au sein de Madrigall, Verticales mise gros avec Maylis de Kerangal et François Bégaudeau. Julliard a programmé le nouveau Yasmina Khadra tandis que Noir sur blanc annonce Sophie Divry. Flammarion réunit ses auteurs fétiches au premier rang desquels Christine Angot, Serge Joncour et Laurent Seksik. Chez JC Lattès, le tapis rouge a été déroulé à Nina Bouraoui pour un récit intime autobiographique. Chez Fayard, on retrouve Jean-Marc Parisis et Aurélie Filippetti. Au Seuil, Alain Mabanckou fait son grand retour et sera défendu par Hugues Jallon qui expérimente quant à lui sa première rentrée littéraire en tant que P-DG du Seuil. Evidemment, Amélie Nothomb ne manque pas la rentrée d’Albin Michel. De son côté, Stock présente un récit intime d’Olivia de Lamberterie, mais aussi une exo-fiction sur Aliénor d’Aquitaine signée par Clara Dupont-Monod et le dernier opus de Tobie Nathan. Chez Grasset, Metin Arditi, Vanessa Schneider et Christophe Donner côtoient Pierre Guyotat qui se prête, pour la première fois de sa carrière, au jeu de la rentrée littéraire, alors que Jean-Luc Barré fait abstraction de son rôle d’éditeur chez Robert Laffont pour proposer son premier roman. Yann Queffélec revient sur son Goncourt et la vie de son éditrice d’alors, Françoise Verny, dans un livre chez Calmann-Lévy. Enfin, L’Olivier se concentre sur Agnès Desarthe, et attend octobre pour le retour de Florence Aubenas et de Catherine Poulain, qui avait fait une entrée remarquée en littérature avec Le grand marin.

Pour une première rentrée sans son fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, P.O.L reste sur ses bases et accompagne ses auteures Emmanuelle Bayamack-Tam et Emmanuelle Pagano. Au Diable vauvert se tient aux côtés de Wendy Delorme. Tout comme L’Aube avec Maïssa Bey, Anne Carrière avec Eric Marchal, et Buchet-Chastel avec Philippe Ségur. Le Tripode publie le dernier opus de Valérie Manteau tandis que le Mercure de France soutient Yves Bichet, et De Borée des auteurs ancrés dans leur catalogue comme Marie-Claude Gay. Après Camille, mon envolée et La suture, Sophie Daull revient avec Au grand lavoir, toujours chez Philippe Rey. De son côté, Belfond publie le quatrième roman d’Isabelle Desesquelle. Et enfin, La Table ronde laisse une place d’honneur au dernier livre de Philippe Rahmy, disparu en octobre dernier. I. C.

La rentrée littéraire 2018 en chiffres

Les éditeurs se concentrent sur peu de titres
Rentrée littéraire 2018 - Photo SOURCE : LIVRES HEBDO/ELECTRE.COM

La production éditoriale de la rentrée littéraire 2018 est portée par 168 maisons qui présentent des catalogues restreints. En effet, 91 éditeurs, soit 54 % d'entre eux, ont fait le choix de n'éditer qu'un seul ouvrage entre août et octobre. Sur les 61 maisons qui ont programmé entre deux et quatre livres, elles sont 36 à s'être limitées à deux titres. Six éditeurs proposeront toutefois 10 titres ou plus : Stock (10), Robert Laffont et Grasset, (11 chacun), Flammarion (13), Albin Michel (16) et Gallimard (22).

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Dix incontournables français

Christophe Boltanski
Photo PHILIPPE MATSAS

Le guetteur (Stock)

Lauréat du prix Femina 2015 pour son premier roman (La cache, Stock), Christophe Boltanski est de retour avec un deuxième texte familial, cette fois-ci autour de sa mère. Tiré à 30 000 exemplaires par Stock, Le guetteur explore la vie d’une femme passionnée de polars et ancienne militante contre la guerre d’Algérie. L’auteur enquête sur cette mère paranoïaque, rebelle jusqu’au bout.

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Amélie Nothomb
Photo JEAN-BAPTISTE MONDINO

Les prénoms épicène (Albin Michel)

Fidèle au poste cette année encore, souvent présente dans le palmarès des meilleures ventes, la reine de la rentrée littéraire signe ici son 27e roman chez Albin Michel. Tiré à 150 000 exemplaires, Les prénoms épicènes explore, à travers la relation père-fille, les prénoms qui peuvent aussi bien être portés par des hommes et par des femmes.

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Philippe Torreton
Photo BRUNO KLEIN

Jacques à la guerre (Plon)

Après le succès de Mémé (L’Iconoclaste, 2014), récit dans lequel l’acteur français dressait le portrait de celle qui l’avait vu grandir, Philippe Torreton livre un premier roman sur son père, Jacques à la guerre chez Plon (Voir interview p. 28). Tiré à 45 000 exemplaires, cette biographie romancée suit les pas de Jacques, depuis la Normandie jusqu’en Indochine. D’après l’éditeur, son écriture est dans la même veine que Mémé, dont le grand format s’était vendu à près de 190 000 exemplaires (source GFK).

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Yasmina Khadra
Photo BAYARD

Khalil (Julliard)

Le romancier algérien tente de comprendre Khalil (Julliard), un jeune Marocain qui vit en Belgique et qui tombe dans les griffes d’un réseau djihadiste. Le 13 novembre 2015, dans une rame bondée du RER à Saint-Denis, il appuie sur le détonateur de sa ceinture d’explosifs mais rien ne se passe. Les questionnements apparaissent. Julliard a tiré à 80 000 exemplaires ce roman écrit par l’une des plumes emblématiques de son catalogue.

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Aurélie Filippetti
Photo RICHARD DUMAS

Les idéaux (Fayard)

L’ancienne ministre socialiste de la Culture, Aurélie Filippetti, retrace avec son troisième roman, Les idéaux (Fayard), une passion amoureuse entre un homme de droite et une femme de gauche. Une histoire d’idéal qui se confronte au réel, à l’expérience du pouvoir, tirée à 10 000 exemplaires.

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Boualem Sansal
Photo CATHERINE HELIE

Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)

Dans la veine de son dernier roman, 2084. La fin du monde (Gallimard, 2015) - qui lui a valu le grand prix du Roman de l’Académie française 2015 et s’est écoulé à plus de 350 000 exemplaires tous formats confondus -, Boualem Sansal signe Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu. Avec ce texte, tiré à 30 000 exemplaires, l’auteur plonge dans une ville allemande assiégée par de mystérieux ennemis ayant décidé de faire de la soumission à leur dieu la loi unique de l’humanité et explore par là même la mainmise de l’extrémisme religieux sur les zones fragiles de nos sociétés.

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Christine Angot
Photo JEAN-LUC BERTINI

Un tournant de la vie (Flammarion)

Trois ans après Un amour impossible - prix Décembre 2015, plus de 150 000 exemplaires écoulés et une adaptation cinématographique à venir cet automne -, il sera encore question d’amour dans le nouveau roman de Christine Angot, Un tournant de la vie, programmé chez Flammarion. Ce texte de la romancière et chroniqueuse d’"On n’est pas couché" (France 2) qui est à la tête d’une œuvre multirécompensée d’une vingtaine de romans et pièces de théâtre est le fruit de trois ans de maturation.

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Jérôme Ferrari
Photo DR/ACTES SUD

A son image (Actes Sud)

Couronné par le prix Goncourt en 2012 pour Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud), Jérôme Ferrari revient en rentrée littéraire chez le même éditeur avec A son image, tiré à 40 000 exemplaires. Rythmé par les différentes étapes des funérailles d’une photographe, le roman se fait l’écho des violences des conflits contemporains et interroge les liens entre l’image, le réel et la mort. Jérôme Ferrari, qui a dernièrement publié un recueil de ses chroniques dans La Croix, Il se passe quelque chose (Flammarion, 2017), a notamment été récompensé par le prix Landerneau (2009) et le prix France-Télévisions (2010).

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Alain Mabanckou
Photo PHOTO NICO THERIN

Les cigognes sont immortelles (Seuil)

Comme pour Petit Piment (Seuil, 2015), Alain Mabanckou situe l’ouverture des Cigognes sont immortelles dans la ville dont il est originaire, Pointe-Noire au Congo-Brazzaville. A travers le regard d’un adolescent, l’auteur de Mémoires de porc-épic (Seuil) - distingué par le Renaudot en 2006 - raconte la grande histoire par la petite, utilisant ses talents de conteurs pour dessiner une fresque vibrante du colonialisme et de la décolonisation. Multirécompensée, l’œuvre d’Alain Mabanckou est traduite dans une quinzaine de langues. Le Seuil tire le titre à 40 000 exemplaires.

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Maylis de Kerangal
Photo OLIVIER DION

Un monde à portée de main (Verticales)

Après s’être mis dans les pas d’un jeune homme en mort cérébrale avec Réparer les vivants (Verticales, 2014) - succès public et critique, lauréat notamment du grand prix RTL-Lire, prix Orange, prix Relay, etc. -, Maylis de Kerangal tricote, chez son éditeur de toujours, le destin d’une jeune peintre en décor dans Un monde à portée de main (Verticales). En dix ans, la romancière s’est imposée comme une valeur sûre du rayon littérature avec Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (2010), qui a remporté le Médicis et le prix Franz-Hessel la même année, ou encore Tangente vers l’est, prix Landerneau 2012.

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Une certaine violence

Alors que l’exo-fiction n’a pas dit son dernier mot, les romans français de l’automne se font l’écho des tourments de notre époque en explorant les mécanismes des violences sociales, politiques ou sexuelles et la manière dont elles influent sur les destinées humaines.

Portée, comme l’an passé, par le roman du réel, la production littéraire de la rentrée 2018 est traversée par une violence dont les romanciers déclinent les multiples expressions. Certains, comme Jérémy Fel dans le drame familial Helena (Rivages), font de la violence le sujet même de leur ouvrage. La plupart la placent en toile de fond de fictions qui font écho aux traumatismes de notre époque. Remontant aux guerres et bouleversements politiques qui ont secoué le XXe siècle à travers le monde, ils explorent la grande histoire par la petite. David Diop propulse le lecteur au cœur de l’absurde boucherie de la Première Guerre mondiale en suivant un jeune tirailleur sénégalais qui, après avoir perdu son Frère d’âme (Seuil) bascule dans la folie. Dans L’île aux troncs (Verdier), Michel Jullien dessine le destin de trois vétérans russes mutilés durant la Seconde Guerre mondiale, perçus comme des parasites et forcés à l’exil. Michel Heurtault interroge la complexité de l’engagement avec Ce cœur qui haïssait la guerre (Albin Michel) où un jeune ingénieur doit prendre position face à la montée du nazisme alors qu’à l’autre bout du monde, sous la Chine de Mao Zedong, le héros de Paul Greveillac dans Maîtres et esclaves (Gallimard) vit une incroyable ascension sociale, devenant peintre du régime, avant que l’Histoire ne le rattrape. La jeune Candice va aussi découvrir la brutalité du pouvoir durant L’hiver du mécontentement (Flammarion), où Thomas Reverdy met en parallèle la pièce Richard III et le basculement de la Grande-Bretagne vers l’ère de Margaret Thatcher. Le monde vacille aussi chez Diane Mazloum où la guerre civile libanaise signe la fin de L’âge d’or (JC Lattès).

Fantômes de la guerre

Dans Une vie de pierres chaudes d’Aurélie Razimbaud (Albin Michel) la guerre semble n’avoir jamais vraiment de fin pour Louis qui, bien des années après, reste chaque nuit hanté par les fantômes de l’Algérie. Les souvenirs du siège de Sarajevo se rappellent douloureusement au photographe de guerre imaginé par Ingrid Thobois dans Miss Sarajevo (Buchet-Chastel), ceux de la Shoah emplissent de culpabilité le héros de La mer en face (Rocher) de Vladimir de Gmeline tandis que la douleur de la guerre civile au Cameroun refait surface dans Empreintes de crabe (Lattès) chez Patrice Nganang.

Avec A son image (Actes Sud), Jérôme Ferrari explore, à travers un requiem pour une photographe défunte, la violence des conflits contemporains à travers le monde. Et il y a malheureusement de quoi faire. La politique répressive du gouvernement turc trouve un écho dans Le Sillon (Le Tripode) que trace Valérie Manteau, quand In Koli Jean Bofane épingle, à travers le meurtre de La belle de Casa (Actes Sud), les biais de la société marocaine, la corruption des puissants et la précarité des migrants. L’Amérique de Donald Trump est le terreau du Fracking (Albin Michel) de François Roux qui met en scène, dans les prairies du Dakota, une famille se battant contre le cynisme de géants pétroliers intoxiquant la région. L’ère Trump infuse aussi dans Pardon pour l’Amérique de Philippe Rahmy (La Table ronde) et apparaît comme une menace pour La chance de leur vie (L’Olivier) d’Agnès Desarthe où une famille française tente de trouver son équilibre dans sa nouvelle vie aux Etats-Unis tandis que de l’autre côté de l’océan des attentats meurtriers ravagent Paris.

Les pères dans tous leurs états

Cet automne, plusieurs romanciers s’emparent, de façon autobiographique ou fictive, de la figure du père. Philippe Torreton se substitue même à elle dans Jacques à la guerre (Plon), où il écrit à la première personne l’histoire de son propre père, plongeant le lecteur au cœur d’une vie marquée par l’absurdité des guerres. Si Laurent Seksik s’essaye pour la première fois de son œuvre au "je", avec le bouleversant Un fils obéissant (Flammarion), ce n’est pas tant pour narrer le destin de son père que pour retracer leur aventure commune et l’amour qui les a liés durant plus d’une cinquantaine d’années. Avec Sergent papa (Calmann-Lévy), Marc Citti déroule la valse lente des retrouvailles entre un père, comédien sur le retour, et son fils, jeune musicien en pleine ascension. Dans L’atelier (Mercure de France), l’héroïne de Sarah Manigne s’interroge: comment vivre dans l’ombre d’un grand artiste, de surcroît lorsqu’il s’agit de son père? Amélie Nothomb s’attache aussi à décrypter cette relation dans Les prénoms épicènes (Albin Michel) quand Olivier Lebé dessine dans Le silence du moteur (Allary) l’échappée salvatrice d’un duo père-fille qui tente d’embrasser à nouveau l’existence. Chez d’autres, l’heure est aux règlements de comptes. Sous la plume de Christopher Gérard, le narrateur du Prince d’Aquitaine (Pierre-Guillaume de Roux) revient sur une enfance marquée par un père violent et manipulateur dont il tente de s’émanciper en se construisant à son opposé. L’émancipation est aussi au centre de Ma vie de saint (Anne Carrière) de François-Xavier Delmas où un fils feint d’écrire la vie du saint du même nom pour être à la hauteur des attentes de son père, mais bâtit en réalité sa propre histoire, tandis que le héros cabossé de Manu Causse (Oublier mon père, Denoël) va, après des années de mensonge, découvrir la vérité sur son géniteur et peut-être ainsi mettre fin au chaos de sa vie.

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A l’heure où chacun tente d’apprendre à vivre avec la menace terroriste, les romanciers de la rentrée continuent à faire de ces traumatismes matière à littérature. Avec Par les écrans du monde (Seuil), Fanny Taillandier revisite le 11 septembre 2001, auscultant à l’échelle de plusieurs vies la résonance et l’impact de ces attentats qui ont ouvert notre millénaire. Yasmina Khadra se glisse dans la tête de Khalil (Julliard), jeune kamikaze qui tente, en vain, de se faire exploser dans une rame de RER bondé, le 13 novembre 2015, quand Charles Nemes raconte dans Une si brève arrière-saison (HC éditions) le bouleversement de plusieurs destins lorsqu’une jeune femme accepte de prendre la place d’une amie au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Autour de l’angoisse suscitée par les attentats de 2015, Alexandra Dezzi tisse dans Silence, radieux (Léo Scheer) une histoire d’amour à l’issue incertaine, alors que sous la plume d’Emilie Frèche, un couple de miraculés des attentats du 13 novembre 2015 s’appuie sur l’urgence émotionnelle de la situation pour sauter le pas et décider de Vivre ensemble (Stock). Dans une veine plus pessimiste, le héros de Massacre (Rocher) d’Anne Hansen voit l’échec du projet de restructuration qu’il avait mené pour son entreprise faire écho au chaos ambiant dont Boualem Sansal s’empare avec Le train d’Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard), où il dessine une ville assiégée par des ennemis inconnus, décryptant la mainmise de l’extrémisme religieux sur les zones fragiles des sociétés.

Humiliations du quotidien

C’est justement dans un de ces territoires oubliés de la République que débute L’ère des suspects (Grasset) de Gilles Martin-Chauffier où la mort d’un adolescent d’origine musulmane, poursuivi par des policiers, donne lieu à une comédie du pouvoir où les victimes servent de trophée ou de prétexte aux puissants. La violence sociale sous-tend aussi le roman de François Bégaudeau qui met en regard drame personnel et violence économique, dans En guerre (Verticales), où un salarié licencié de son usine et trompé par sa femme s’immole par le feu. Toujours dans le Nord, Le paradoxe d’Anderson de Pascal Manoukian (Seuil) suit un couple d’ouvriers qui cherchent à cacher à leurs enfants leurs licenciements respectifs quand François Salvaing cherche dans HS (Arcane 17) l’impact profond de la crise de la sidérurgie en Lorraine sur une famille. Emmanuelle Richard analyse les ressorts de la domination sociale dans Désintégration (L’Olivier) où une femme issue d’un milieu modeste bascule dans la haine face aux humiliations d’une jeunesse aisée qu’elle tentait d’intégrer. Frédéric Pommier dénonce la brutalité des conditions de vie dans les Ehpad à travers le récit de la vie de sa grand-mère, Suzanne (Les Equateurs). Chez Frédéric Valabrègue, Une campagne (P.O.L) électorale finit par dégénérer dans l’intimidation et la violence comme le combat du héros de La guérilla des animaux (Alma) de Camille Brunel.

Dans le sillage du mouvement #MeToo, notre collaboratrice à Livres HebdoFabienne Jacob explore dans Un homme aborde une femme (Buchet-Chastel), la question du harcèlement de rue. Depuis l’école des beaux-arts où il installe le récit de Modèle vivant (Albin Michel), Joann Sfar plonge dans un vaste mouvement de revendications féministes et observe la manière dont se met en place le respect dû à chacun et à chacune. La libération de la parole des femmes autour des violences patriarcales trouve un écho dans plusieurs romans. L’héroïne du Malheur du bas d’Inès Bayard (Albin Michel) craint d’être tombée enceinte lors du viol qu’elle a subi et caché à tous, celle du Circulus (Serge Safran) de Marie Rouzin décide de partir à la recherche du violeur dont elle a eu un enfant. Loulou Robert déroule dans Sujet inconnu (Julliard), une histoire d’amour où enfle peu à peu la violence. Chez Amélie Cordonnier, une femme va devoir Trancher (Flammarion) face à la violence verbale d’un homme qu’elle aime tandis qu’en mettant les mots sur les difficultés de la condition féminine, la jeune mère esquissée par Maria Pourchet, dans Toutes les femmes sauf une (Pauvert), espère sauver sa fille. Face à la violence des hommes, l’héroïne de Clémentine Haenel traverse une Mauvaise passe (Gallimard) mais retrouve espoir quand elle se sait enceinte. Le vent d’un monde meilleur souffle chez Maïssa Bey, retraçant dans Parole nue (L’Aube) la quête de liberté d’une femme algérienne tout juste sortie de prison, Gwenaëlle Aubry qui réunit dans La folie Elisa (Mercure de France) quatre femmes en reconstruction, et Marie-Fleur Albecker dont l’héroïne tente de renverser la société patriarcale du XIXe siècle dans Et j’abattrai l’arrogance des tyrans (Aux forges de Vulcain).

Rédemptions

Pour Ludovic-Hermann Wanda, l’espoir et la lumière s’invitent aussi dans Prisons (L’Antilope) dont le héros, incarcéré, décide d’aider ses codétenus à dépasser l’exclusion en leur enseignant un français parfait. Samuel Benchetrit signe avec Reviens (Grasset) une aventure rafraîchissante et loufoque dans laquelle un écrivain tombe amoureux d’une infirmière bègue. Chez Tobie Nathan, un psychanalyste abandonne son cynisme face à la magie du jeune mendiant tzigane de L’évangile selon Youri (Stock). Pour réenchanter le monde, les héros de Juliette Allais décident, dans Plusieurs manières de danser (Eyrolles), d’ouvrir une école dédiée, pendant que la jeune photographe de Presque une nuit d’été (Rivages), signé Thi Thu, cherche à saisir les beautés éphémères du quotidien, qu’un vieux monsieur redécouvre avec délice après un accident dans La vallée des Dix Mille Fumées (Seuil) de Patrice Pluyette.

Excellent remède à la lassitude de l’ordinaire, l’exo-fiction a encore la cote en cette rentrée. Alexandre Najjar (Plon) met ses pas dans ceux de l’abbé Franz Stock, qui aurait sauvé la vie de l’acteur Harry Baur. Christophe Donner (Grasset) révèle l’enchevêtrement des vies de Nicéphore Niépce, l’inventeur de la photographie, et d’Edouard-Léon Scott de Martinville, l’inventeur du phonautographe, quand Franck Manuel rend justice à Germain Sarde (Cambourakis). Thierry Froger ressuscite Les nuits d’Ava - Gardner - (Actes Sud), Michelle Fitoussi dresse le portrait de Janet Flanner (JC Lattès), Marc Petitjean plonge dans la vie de la peintre Frida Kahlo (Arléa). Dans La révolte (Stock), Clara Dupont-Monod convoque la voix étonnamment moderne de Richard Cœur de Lion pour raconter le destin de sa mère, Aliénor d’Aquitaine. Les poètes retrouvent une seconde vie. Eric Chauvier rappelle Baudelaire dans le Paris d’aujourd’hui (Allia), Matthieu Mégevand raconte la vie incandescente de Roger Gilbert-Lecomte (Flammarion), Serge Filippini amène l’amour à André Breton (Phébus) , Jean-Daniel Baltassat évoque la jeunesse de Paul Valéry (Calmann-Lévy), Franck Balandier fait accuser Apollinaire, Picasso et Géry pieret du vol de La Joconde (Le Castor astral), René Guitton raconte la déchirure entre Arthur Rimbaud et Paul Verlaine (Robert Laffont). Toujours chez Robert Laffont, Jérome Attal raconte comment, un été de 1937, Alberto Giacometti voulut casser la figure à Jean-Paul Sartre. Enfin, David Hennebelle envoie Jacques Brel aux îles Marquises (Autrement) où le chanteur tente, peu avant sa mort, de retrouver le paradis perdu de l’enfance. d P. L.

Le bal des faux débutants

94 auteurs explorent pour la première fois la fiction en cette rentrée d’automne, mais ils sont nombreux à avoir déjà trempé dans l’écrit.

La primo-romancière Aurélie Razimbaud lors de la présentation de la rentrée littéraire Albin Michel 2018 à la maison de l'Amérique Latine. - Photo OLIVIER DION

Cette rentrée littéraire à l’audace mesurée et à la prose prometteuse révèle des primo-romanciers en fait déjà rompus à l’écriture. Pour les 94 à débuter cet automne (ils étaient 81 en 2017), franchir le seuil de la fiction constitue un nouveau stade dans des pratiques déjà bien ancrées. Il y a les nouvellistes aguerris - comme Adeline Dieudonné (La vraie vie, L’Iconoclaste), Aminata Aidara (Je suis quelqu’un, Gallimard) et Aliénor Debrocq (Le tiers sauvage, Luce Wilquin), toutes trois primées pour des recueils publiés -, les auteurs-blogueurs qui se sont confrontés aux lecteurs-internautes - tels Paul Béhergé (Les nougats, Buchet-Chastel) et Sarah Roubato (30 ans dans une heure, Publie.net) - ou encore les écrivains pour la jeunesse curieux d’explorer un nouveau champ littéraire avec Vincent Villeminot (Fais de moi la colère, Les Escales) et Marie-Aude Murail (En nous beaucoup d’hommes respirent, L’Iconoclaste).

Le sens du rythme

Faux débutants, les primo-romanciers de cette année sont nombreux aussi à avoir exercé leur prose à l’oral. Chez Buchet-Chastel, Hector Mathis, 26 ans, s’est essayé à la chanson avant de se consacrer à l’écriture tandis que Marc Citti, auteur de Sergent papa chez Calmann-Lévy, compose et interprète parallèlement à sa carrière théâtrale. L’Iconoclaste et Léo Scheer ont également fait confiance au sens du rythme des auteurs-compositeurs-interprètes Julien Cabocel pour son road-trip existentiel Bazaar et à Alexandra Dezzi avec Silence, radieux, une histoire d’amour qui revient sur les attentats terroristes de 2015 à Paris. Nil et Belfond accueillent respectivement les créations littéraires des chroniqueuses radios Joy Raffin (Atlantic city) et Juliette Arnaud (Comment t’écrire adieu).

Double identité

De la biographie romancée (Le cœur : Frida Khalo à Paris de Marc Petitjean, Arléa) au roman historique en pleine guerre de Cent Ans (Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker, Aux forges de Vulcain) jusqu’à la dystopie sociétale (KO d’Hector Mathis, Buchet-Chastel), la diversité de la production fait écho aux profils variés des auteurs dont surgit, entre autres, une réflexion centrale autour des expériences de métissage et de double identité. Avec Je suis quelqu’un (Gallimard), l’Italo-Sénégalaise Aminata Aidara dévoile les secrets d’une famille éclatée entre le Sénégal et la France. Chez Liana Levi, Estelle-Sarah Bulle (Là où les chiens aboient par la queue) raconte l’enfance guadeloupéenne de toute une génération d’Antillais qui s’installeront en métropole dans les années 1960. Un conflit intérieur qui saisit également le jeune Franco-Camerounais d’Un long chemin depuis la rivière des crevettes de Thierry Essengue (Onde) ou encore l’orphelin colombien recueilli par une famille française mis en scène par Vincent Lahouze dans Rubiel e(s)tmoi chez Michel Lafon.

Pour certains s’instaure même un jeu littéraire comme pour François-Xavier Delmas - par ailleurs fondateur de Palais des thés qu’il dirige depuis vingt ans. Dans Ma vie de saint (Anne Carrière), il feint de retranscrire la vie de son homonyme saint François-Xavier pour répondre aux attentes de son père avant de s’en libérer. Pour d’autres, la dualité fusionne jusqu’à la confusion. Dans Un écrivain (Robert Laffont), Laure Arcelin raconte les bouleversements d’un auteur happé par l’emballement médiatique après avoir reçu le prix Goncourt, au point de s’identifier peu à peu à son personnage. Avec Une vie de pierres chaudes (Albin Michel), Aurélie Razimbaud sonde, entre Alger et Marseille, les troubles d’une famille dont le père mène une double vie depuis des années. Qu’elles soient fécondes ou perturbantes, les identités plurielles au cœur de l’individu questionnent son héritage et ses choix. A 86 ans, le doyen des primo-romanciers, Dov Hoenig, d’origine roumaine, a fait celui d’écrire en français. Rue du Triomphe (Robert Laffont), située à Bucarest, s’inspire d’une existence troublée par les impératifs de la Seconde Guerre mondiale, entre la Roumanie, la Palestine et la France, pour que, le temps d’un roman, l’écrivain rejoigne son double. d Lé. L.

Cap sur l’Amérique

A la veille du Festival America, qui a lieu tous les deux ans, les éditeurs font la part belle aux traductions de l’anglais et de l’américain, qui représentent plus de la moitié de la production de la rentrée, et privilégient les premiers romans.

Amor Towles lors de la présentation de la rentrée littéraire Fayard 2018 au théâtre de l'Alliance française à Paris. - Photo OLIVIER DION

La rentrée littéraire étrangère 2018 sera sous le signe du Festival America. Il se déroule à Vincennes du 20 au 23 septembre, avec pour invité d’honneur John Irving, dont le Seuil réédite Le monde selon Garp le 20 septembre. Parallèlement, la manifestation rendra hommage à Philip Roth, décédé le 22 mai. Une des curiosités de la rentrée sera d’ailleurs Moi, Philip Roth de Steven Sampson, dont le héros voue une passion à l’écrivain américain (Pierre-Guillaume de Roux). America réunira aussi quatre lauréats du prix Pulitzer, Michael Chabon, Richard Russo, Jeffrey Eugenides et Colson Whitehead. A l’exception du dernier, dont Underground Railroad est paru en août 2017, ils auront droit à une nouveauté en français: un roman, Moonglow, pour Michael Chabon (Laffont), et des nouvelles pour Richard Russo, Trajectoire (La Table ronde), et pour Jeffrey Eugenides le recueil Des raisons de se plaindre (L’Olivier).

54% de titres anglo-saxons

Le Canada est le pays invité du Festival America. Trente auteurs canadiens sur les soixante-dix invités seront présents, avec une nouveauté comme David Chariandy (33 tours, Zoé), Kevin Hardcastle (Dans la cage, Albin Michel), Emma Hooper (Juste après l’aube, Les Escales), Andrée A. Michaud, l’auteure de Bondrée (Rivière tremblante, Rivages), Heather O’Neill (Les enfants de cœur, Seuil) et Dave W. Wilson (La souplesse des os, L’Olivier).

Sont aussi invités les Américains Dan Chaon (Une douce lueur de malveillance, Albin Michel, voir ci-dessous), David James Duncan, qui raconte l’Amérique des années 1960 (Les frères K, Monsieur Toussaint Louverture), Nick Dybek (Dans les bras de Verdun, Presses de la Cité), la journaliste féministe Vivian Gornick (La femme à part, Rivages), Laura Kasischke, une habituée du festival (Eden Springs, Page à page), qui s’est inspirée d’un fait divers de 1903: une adolescente est retrouvée morte dans la communauté d’un prédicateur. A Vincennes, on pourra rencontrer Ivy Pochoda, prix Page-America 2013 pour L’autre côté des docks (Route 62, Liana Levi), le mythique Richard Powers, qui s’intéresse à la communication des arbres (L’arbre-monde, Cherche Midi), Brad Watson, avec Miss Jane, un grand roman social sur l’Amérique de la première moitié du XXe siècle sur lequel il a passé treize ans (Grasset). Comme Leni Zumas, traduite pour la première fois en français (Les heures rouges, Presses de la Cité) et les primo-romanciers Hernan Diaz dont Au loin a été finaliste du Pulitzer 2018 (Delcourt), Tadzio Koelb (Made in Trenton, Buchet-Chastel), Phillip Lewis (Les jours de silence, Belfond), Fatima Farheen Mirza (Cette maison est la tienne, Calmann-Lévy). Est également invité le Mexicain Antonio Ortuno (Méjico, Bourgois).

Avec 186 titres (contre 191 l’an dernier), cette rentrée confirme la tendance à la baisse de l’ensemble de la production, mais les romans étrangers représentent toujours le tiers du cru automnal. La littérature anglo-saxonne se taille la part du lion dans les traductions de la rentrée (54%) et nombre de romanciers, outre les invités du Festival America, seront présents dans les librairies cet automne. Prix Pulitzer 2011 avec Qu’avons-nous fait de nos rêves ? (Stock, 2012), Jennifer Egan revient avec Manhattan Beach chez Laffont, l’histoire d’Anna, ouvrière pendant la guerre sur le chantier naval de Brooklyn et première femme scaphandrier. J. M. Coetzee, prix Nobel de littérature 2003 (L’abattoir de verre, Seuil), Pat Conroy, l’auteur du Prince des marées (A quelques milles du reste du monde, Le Nouveau Pont), l’Anglais Julian Barnes (La seule histoire, Mercure de France) ou l’Irlandais Roddy Doyle, auteur de la célèbre Trilogie de Barrytown (Smile, J. Losfeld) sont autant des grands noms attendus. L’éditeur D. Foy, qui dirige Strike editoria, livre une curiosité: à la fois son troisième roman et sa première traduction en français, Absolutely golden (Le Serpent à plumes), fait revivre la Californie des années hippies à travers la rencontre d’une jeune veuve et d’un gourou qui l’initie à la drogue et au sexe, et l’emmène dans un camp de nudistes.

On retrouvera aussi les livres des Américains Jennifer Clement (Flammarion), Larry Fondation (Tusitala), Julia Glass et Benjamin Whitmer (Gallmeister), Rachel Kushner (Stock), Alice McDermott (La Table ronde),Tom Perrotta (Fleuve éditions), et chez Fayard, Amor Towles (venu d’Albin Michel), avec Un gentleman à Moscou, meilleur livre de l’année 2016 vendu à 1 million d’exemplaires, prochainement adapté en série télévisée. De son côté, Zulma propose une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de la romancière afro-américaine Zora Neale Hurston (1891-1960), Mais leurs yeux dardaient sur Dieu. Aux côtés de l’Australien Richard Flanagan (Actes Sud), des Britanniques Jim Crace (Rivages), avec une fable sur les migrants, Alan Hollinghurst (Albin Michel), John Burnside et Mick Kitson (Métailié), et de l’Irlandaise Lisa McInerney (J. Losfeld).

Nouvelle génération d’auteurs

La littérature en anglais ne se résume pas aux Etats-Unis et à la Grande Bretagne. Rabih Alameddine, prix Femina 2016 avec Les vies de papier, est né en Jordanie de parents libanais (L’ange de l’histoire, Les Escales), Malu Halasa raconte la banlieue d’Amman (La mère de tous les cochons, L’Aube), Jasmin Darznik est née à Téhéran (L’oiseau captif, Stéphane Marsan), Yiyun Li est sino-américaine (Une femme à l’abri, Belfond), Chinelo Okparanta (Sous les branches de l’udala, Belfond), Teju Cole (Chaque jour appartient au voleur, Zoé) et Abubakar Adam Ibrahim (La saison des fleuves en flammes, L’Observatoire) sont nigérians, Shih-Li Kow est malaisienne (La somme de nos folies, Zulma), et Tabish Khair est indien (Filles du djihad, éditions du Sonneur).

A côté de cette vague anglo-saxonne, l’Italien Roberto Saviano, qui décrit une bande d’adolescents napolitains fascinés par le crime (Gallimard), le Suédois Henning Mankell avec un titre posthume (Seuil) et Sasa Stanisic, l’auteur du Soldat et le gramophone (Stock) sont aussi très attendus. Les lecteurs retrouveront aussi Alaa el-Aswany, Salman Rushdie et Javier Cercas (Actes Sud), l’Islandais Jan Kalman Stefansson (Grasset), David Trueba (Flammarion), Zoé Valdés (Arthaud), Carlos Zanon (Asphalte), le Mexicain Juan Pablo Villalobos (Buchet-Chastel). Tandis que Verdier publie deux textes majeurs, Kruso de l’Allemand Lutz Seiler, adapté au théâtre et à la télévision, et Bas la place y’a personne de Dolores Prato, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature italienne du XXe siècle.

Assiste-t-on à l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs dans tous les pays? Ou tout simplement les droits des premiers romans sont-ils plus accessibles en ces temps de crise économique? Les éditeurs français se sont davantage intéressés aux primo-romanciers étrangers, au nombre de 64 cette année. On découvrira donc Lea Carpenter (Gallmeister), Lisa Halliday (Gallimard), Kevin Hardcastle (Albin Michel), Kristen Harnisch (L’Archipel), Fiona Harrison (City), Michael Imperioli (Autrement), Phillip Lewis (Belfond), Daniel Magariel (Fayard), Ruby Namdar (Belfond), Adelia Saunders (Actes Sud), Wallace Earle Stegner (Gallmeister), Jennifer Zeynab (Les Escales). Les Britanniques Emma Glass (Flammarion), Luke Kennard (Anne Carrière) et David Keenan (Buchet-Chastel), et le poète irlandais ConorO’Callaghan (S. Wespieser) devraient aussi susciter la curiosité des lecteurs. d C. C.

Cinq romans étrangers immanquables

Dan Chaon

Une douce lueur de malveillance, traduit de l’américain par Hélène Fournier (Albin Michel)

"Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes", tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue, dont le frère adoptif, Rusty, condamné pour le meurtre de leurs parents sur son témoignage, vient d’être libéré. Entraîné par un de ses patients, ex-policier, il enquête sur une série de crimes non élucidés. Roman sur la quête d’identité, à la structure savante, Une douce lueur de malveillance est considéré par le New York Times, le Washington Post et le Los Angeles Times comme l’un des meilleurs romans de l’année, et va être adapté en série télévisée (Voir l’Avant-critique p. 49).

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Jeffrey Eugenides
Photo MARTE VISSER

Des raisons de se plaindre, traduit de l’américain par Olivier Deparis (L’Olivier)

L’auteur de Virgin suicides (1995), adapté au cinéma par Sofia Coppola, de Middlesex (2003) et du Roman du mariage (2013) revient avec des nouvelles. Un Américain qui connaît une illumination bouddhique, un professeur accusé de viol, un ancien amant vexé de ne pas avoir été choisi comme donneur de sperme… Les personnages de ce recueil ont en commun une mauvaise foi certaine, un sentiment de culpabilité et une bonne dose de déni. Un portrait de l’Américain d’aujourd’hui, à la fois ironique et mélancolique.

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Zadie Smith
Photo DOMINIQUE NABOKOV

Swing time, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson (Gallimard)

En 2000, l’enfant prodige des lettres britanniques a fait une entrée fracassante en littérature, à l’âge de 25 ans, avec Sourires de loup. Désormais new-yorkaise, elle se souvient de son enfance londonienne et conte l’amitié, sur plusieurs décennies, de deux petites filles métisses, Tracey et la narratrice. Tracey, la plus audacieuse et excessive, devient danseuse mais se révèle fragile psychologiquement, tandis que l’autre, plus sage, assistante personnelle d’une chanteuse célèbre, participe à la construction d’une école pour filles dans un village africain. Les événements dramatiques s’enchaînent et elles se retrouvent "pour un dernier pas de danse" (voir son interview dans LH 1178, du 15 juin 2018).

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Salman Rushdie
Photo SYRIE MOSKOWITZ

La maison Golden, traduit de l’anglais par Gérard Meudal (Actes Sud)

Après Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (2016), l’auteur des Enfants de minuit et des Versets sataniques revient avec La maison Golden, qu’il a situé à New York. Le jour de l’investiture de Barack Obama, Néron Golden, un énigmatique millionnaire s’installe dans les "Jardins", une communauté au cœur de Greenwich Village, en compagnie de ses trois fils excentriques. René Unterlinden, un jeune réalisateur traumatisé par la disparition de ses parents, voit une source d’inspiration dans ces nouveaux voisins.

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Jon Kalman Stefánsson
Photo EINAR FALUR INGOLFSSON

Asta, traduit de l’islandais par Eric Boury (Grasset)

D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de Jon Kalman Stefánsson, paru chez Gallimard en 2015, a été finaliste du prix Médicis étranger, et a été couronné par le prix Lire du Meilleur livre étranger 2016 et le prix Millepages. Depuis, l’Islandais a suivi son éditeur Jean Mattern chez Grasset. Ce grand roman d’amour sur l’impossiblité d’aimer, la puissance des sentiments et le chaos de la vie, porte le nom de son héroïne, Asta. Il raconte son mal-être depuis l’enfance et ses traumatismes, sa culpabilité à la mort de sa sœur dont elle a ignoré les lettres, son amour passionnel et destructeur pour Josef et sa tentative maladroite de se construire (Voir notre Avant-portrait dans LH 1178 du 15.05.2018).

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29.06 2018

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