entretien

Autour de sa maison dans la campagne romaine, Erri De Luca a planté des arbres il y a déjà longtemps. Si bien qu’ils ont à présent l’âge d’être transformés en bûches pour la cheminée. Alors il en replante. C’est son "activité principale" quand il est chez lui. C’est-à-dire quand il n’escalade pas en solo quelque paroi, quand il n’est pas sur scène pour un "chiacchierata", "un papotage" musical avec des amis, ou quand il ne met pas sa Parole contraire au service de causes citoyennes. Son engagement dans la vallée alpine de Suse auprès des opposants à la TAV, la ligne de train à grande vitesse Lyon-Turin, lui a valu un procès pour "incitation au sabotage", et aussi un grand élan de soutien au nom de la liberté d’expression. En octobre 2015, il a été relaxé.

Erri De Luca chez lui. - Photo VÉRONIQUE ROSSIGNOL/LH

Erri De Luca a quitté sa Naples natale en 1968 à 18 ans et traversé à Rome les "années de cuivre" comme militant du mouvement révolutionnaire Lotta Continua. Il a eu plusieurs vies, ouvrier chez Fiat, maçon en France, installateur d’éoliennes en Tanzanie, conducteur de convois sanitaires en ex-Yougoslavie…, avant de publier son premier livre à 40 ans. Son œuvre agrège récits autobiographiques, poèmes, traductions du yiddish et de l’ancien hébreu, pièces de théâtre, essais en forme de conversations avec son amie l’alpiniste italienne Nives Meroi, ou plus récemment avec le biologiste Paolo Sassone-Corsi. Des livres écrits à l’oreille, concentrés et puissamment métaphoriques, dont une trentaine sont traduits en français. Prix Femina 2002 avec Montedidio, il revient avec La nature exposée, un roman où l’on retrouve la montagne, la Méditerranée, Naples, les Ecritures que ce non-croyant, qui "exclut l’intervention divine de [son] expérience mais pas de celle des autres", lit chaque matin dans le texte. Le monde d’un homme doté d’un regard à double focale.

Erri De Luca - C’est le premier que j’ai pu écrire après le procès, lorsque j’ai cessé d’être continuellement interrompu. Car même si le procès m’intéressait beaucoup puisqu’il me permettait de défendre mes mots, je n’avais l’envie et la possibilité d’écrire que des histoires courtes, comme dans Le plus et le moins. C’est aussi la première fois que j’écris une histoire qui ne vient pas de ma vie : elle m’a été racontée par un ami sculpteur.

Je ne suis pas l’employé de mon écriture. Je n’écris pas tous les jours. Seulement quand j’ai quelque chose à écrire, et toujours très peu dans une journée, une demi-heure à trois quarts d’heure, pas plus. Mais c’est un moment où je suis très concentré. J’ai une concentration qui permet d’écrire partout. Je pourrais même écrire dans un stade de foot. Dans mon écriture, je suis complètement isolé.

Ils sont courts car avec une histoire on est comme invité chez quelqu’un. L’invité doit savoir partir avant d’être un poids, et ce moment doit survenir avant le bon moment. De même pour l’écrivain : il doit se retirer des pages avant le bon moment. Le meilleur résultat possible, pour moi, c’est quand un lecteur me dit : "j’aurais voulu que ce soit plus long". Dans les maisons où on est accueilli, on ne peut exploiter trop longtemps l’hospitalité. C’est pareil avec les livres.

Un "récit théologique" allégorique

Un montagnard contraint de quitter son village frontalier pour s’installer dans une ville de bord de mer se voit confier par un prêtre la mission de restaurer un Christ en croix sculpté dans le marbre par un jeune artiste après la Première Guerre mondiale. Il doit retrouver sa nudité primitive que les autorités religieuses ont fait recouvrir d’un drapé en guise de cache-sexe. Quelques mois plus tôt, cet homme a connu une célébrité involontaire en faisant traverser gratuitement la frontière à des étrangers par des sentiers d’altitude, s’attirant l’hostilité d’autres passeurs. Le restaurateur s’engage dans un corps à corps avec la statue pour s’approcher au plus près de l’œuvre, geste prolongeant l’identification physique éprouvée par le premier sculpteur qui a représenté le corps du Christ encore vivant en prenant le sien pour modèle. La nature exposée, c’est ce pénis circoncis, en légère érection au moment du dernier souffle, livré à la vue de tous, porteur d’une forte charge symbolique.

Erri De Luca raconte que le point de départ du livre est venu d’une évidence qui lui avait échappé jusque-là : la découverte que les crucifiés étaient nus, et que l’iconographie officielle à partir du concile de Trente, en couvrant le sexe du Christ, censurait le moment de souffrance intense d’un homme ; qu’à la torture de la mort par étouffement s’ajoutait l’humiliation d’être exposé nu aux regards, dégradant le crucifié à l’état d’animal.

Mettant à l’épreuve du corps les sentiments de compassion et de gratitude, croisant le sacré et le profane, Erri De Luca donne par la voix du narrateur à ce "récit théologique" une dimension allégorique condensée dans ces phrases qu’il cherche toujours à ne pas écrire "plus longues que le souffle qu’il faut pour les dire".

La nature exposée est inspirée d’une histoire recueillie de la bouche d’un ami. "Dès que je commence à écrire, tout de suite arrivent des variations, des divagations, des suggestions, des souvenirs. Je suis toujours infidèle avec les histoires", dit celui qui se voit comme un "conducteur d’histoires". "Ce qui me plaît, c’est quand je sens qu’elles m’échappent. Qu’elles sont beaucoup plus larges que ma possibilité de les contenir." Telle celle-là, spacieuse et plastique.

La nature exposée d’Erri De Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin (Gallimard), 166 pages, 16,50 euros. Sortie le 2 mars. ISBN : 978-2-07-269791-3.

L’artiste peut ignorer la technique, l’artisan, non. Un écrivain n’est pas un artiste. L’écriture, la littérature ne sont pas un art. Parce que l’art est quelque chose qui se transmet à n’importe quelle personne, dans le monde entier, par le côté visuel et l’écoute. L’art, c’est la musique, la danse ou même le théâtre parce que le théâtre a besoin du corps, de la voix. Donc je ne suis pas un artiste, ni un artisan car écrire n’est pas mon métier. L’écriture est une question de bonheur pour moi. Je refuse à son propos les mots travail, profession, métier.

Peut-être serait-il plus précis de dire que je suis pris par des engagements qui me tombent dessus et auxquels je ne peux me soustraire. Dans le cas du val de Suse, c’est la vallée qui m’a convoquée. Je me trouvais à Turin pour des soirées musicales autour du Quichotte avec Gianmaria Testa, et dans ce spectacle, je disais que cette vallée était une vallée quichottesque. Alors les habitants m’ont invité un soir dans un campement qu’ils avaient installé près du chantier du premier tunnel et, la nuit où j’étais là, la police a attaqué le campement. Le jour d’après, la vallée est descendue dans les rues, et elle les a bloquées. Dès lors et pendant les dix ans qui ont suivi, j’ai été associé à leur bataille. Mais je ne suis pas un porte-parole. Je suis un amplificateur qui sert à porter plus loin le signal de la lutte. Un outil.

J’ai appris le pouvoir de la musique. Dans Musica insieme (Musique ensemble), le spectacle que nous avons monté avec le quartet du saxophoniste Stefano Di Battista où je parle de cet épisode, je donne cet exemple : si quelqu’un dans la rue se met à crier : "Aux armes, citoyens !", les gendarmes interviennent. Mais si on chante les mêmes mots, les gendarmes se mettent au garde à vous. La musique permet de rendre innocents des mots suspects, de les mettre à l’écart de la justice. Donc j’ai appris que je devais chanter.

Non, je chantais avec Gianmaria, mais à présent je ne chante plus. Sur scène, je parle, je raconte des histoires. Des sérieuses, mais aussi des drôles car ça me plaît de faire rire un peu. J’exploite beaucoup Naples pour ça.

J’ai écrit quelques pièces de théâtre en napolitain, mais la différence entre l’italien et le napolitain est la même qu’entre mon œil droit et mon œil gauche. Le droit a été blessé quand j’étais petit et je suis resté longtemps avec un bandeau. Quand je l’ai enlevé, cet œil était plus faible. C’est mon œil calme. En revanche, mon œil gauche est napolitain. Il contrôle tout et réagit vite. L’œil droit est plus lent, il regarde les choses avec un certain recul, peut faire le point seulement sur l’horizon, le ciel, mais pas le proche. Pour moi, la vie se déroule en napolitain. Je me fâche avec moi-même en napolitain, une langue sténographique qui est née dans une grande densité de population. Une langue avec des syllabes courtes, accompagnée de la gesticulation, qui n’est pas folklorique mais efficace pour se faire entendre dans une foule. Mais l’écriture, le deuxième temps, se déroule en italien, avec la longueur des mots, des phrases, italienne.

Vieillir est une activité intéressante qui donne plus d’importance au corps, une machine qui a besoin d’être entretenue, et grimper m’aide à régler les comptes avec ça. En revanche, l’âge est sans prise sur l’écriture. En littérature, il n’y a pas d’idée de progrès et l’expérience est un terme très surestimé. On ne peut pas prétendre avoir un bagage de connaissances prêtes à être employées. L’expérience est comme la manne : elle doit être consommée dans la journée. On ne peut la conserver. On reste des débutants perpétuels. Dans mon écriture, il n’y a aucune expérience accumulée.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités