Une décennie après Eux, c’est nous, signé par Daniel Pennac et Serge Bloch et porté par une quarantaine d’éditeurs jeunesse en soutien aux personnes réfugiées, les professionnels de la littérature jeunesse se mobilisent de nouveau pour porter un message solidaire. Réunies sous la bannière « Les éditeurs jeunesse avec les enfants de Gaza », 80 maisons d’édition ont travaillé ensemble pour porter le titre Gaza. Eux, c’est nous, à paraître le 11 septembre. Signé cette fois par Marie Desplechin et toujours illustré par Serge Bloch, l’ouvrage est tiré à 50 000 exemplaires et est proposé à cinq euros. L’ensemble des bénéfices sera reversé à l’association Médecins du monde. Pour comprendre la genèse du projet et les revendications qui l’entourent, Livres Hebdo a échangé avec deux membres du collectif, Sandrine Mini, directrice générale de Sarbacane et Thomas Bout, directeur des éditions Rue de l’échiquier.
« Sensibiliser les jeunes et soutenir une association humanitaire »
Livres Hebdo : Pouvez-vous revenir sur les motivations à l’origine de la création de ce collectif, « Les éditeurs jeunesse avec les enfants de Gaza », qui porte aujourd’hui le titre Gaza. Eux, c’est nous ?
Sandrine Mini : Il y a dix ans, en 2015, Frédéric Lavabre, fondateur des éditions Sarbacane, avait lancé un appel pour réunir une quarantaine d’éditeurs jeunesse autour d’une action de solidarité en faveur des personnes réfugiées. Nous avions donc collectivement publié l’ouvrage, Eux, c’est nous, écrit par Daniel Pennac et illustré par Serge Bloch, dont les ventes, plus de 200 000 euros, avaient été reversées à l’association La Cimade. À l’époque, ce bel objet avait énormément circulé dans les écoles, et a beaucoup aidé le corps enseignant à aborder la question de la migration et de la solidarité. En octobre 2025, peu avant la mise en place du cessez-le-feu entre Gaza et Israël, Frédéric a de nouveau fait circuler un message pour nous rappeler cette initiative, et nous inviter à la renouveler à un moment où l’Unicef annonçait la mort ou la mutilation de 64 000 enfants à Gaza, au cours des deux dernières années.
Thomas Bout : Je pense qu’il y a eu une longue période de sidération, suite aux attentats terroristes du 7 octobre et suite à la guerre de Gaza. Évidemment, il y a eu beaucoup de colère face à ces images et ces récits absolument affreux. Et puis Frédéric Lavabre, en nous sollicitant, nous a permis, à notre niveau et modestement, de sortir de la chape plomb dans laquelle on était tous enfermés, et de prendre une place vis-à-vis de la gravité du conflit et de la situation. Il y a donc un double objectif avec ce livre : d’abord, celui de sensibiliser un public de jeunes, à partir de 12 ans, à la gravité de la situation à Gaza et à son caractère unique, mais aussi un objectif de soutien à une association humanitaire qui est présente sur place pour mener un gros travail de soutien aux populations, dans des conditions extrêmement difficiles.
« Nous avons adopté le point de vue du droit international et des droits de l'enfant »
Comment ce livre commun a-t-il précisément émergé ?
S.M : Nous nous sommes constitués en un petit groupe de travail pour faire notre métier d’éditeur, à savoir faire un livre qui compte et qui puisse, en l’occurrence, apporter quelque chose aux enfants et aux adultes qui les accompagnent. On a donc proposé à Marie Desplechin d’écrire un texte, qu’elle a magnifiquement conduit, sur le sujet, et à Serge Bloch, évidemment, qui a immédiatement accepté. Nous avons également souhaité adopter le point de vue du droit international et des droits de l’enfant, notamment en période de guerre. C’est pourquoi nous avons ajouté, à la fin de l’ouvrage, une petite partie documentaire, pour donner quelques repères, quelques définitions.
Thomas Bout : Concernant la partie documentaire, nous nous sommes appuyés sur la connaissance du terrain de Médecins du Monde, qui nous a fourni, via son équipe en charge du plaidoyer, toute une série de documents. On a aussi pu bénéficier d’une relecture très précieuse des repères historiques par Vincent Lemire, un des historiens les plus éminents sur le Moyen et Proche-Orient. Je pense donc qu’il y a la complémentarité que l’on souhaitait, c’est-à-dire replacer ce magnifique récit de Marie Desplechin et les illustrations de Serge Bloch dans un cadre de référence qui puisse servir d’outil pédagogique, en particulier pour les enseignants.
Extraits des illustrations signées par Serge Bloch dans l'ouvrage collectif "Gaza. Eux, c'est nous"- Photo LES ÉDITEURS JEUNESSE AVEC LES ENFANTS DE GAZAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L’ouvrage ambitionne d’éclairer l’évolution du conflit depuis les actes terroristes du 7 octobre 2023. Comment avez-vous traité cette problématique qui a profondément divisé la population française ces derniers mois ?
S.M : Il est évident que le sujet a pu avoir tendance à beaucoup polariser. Il a donc fallu, à notre échelle, relier le projet au métier pour obtenir une vraie dynamique de groupe qui, une fois créée, a été extrêmement forte.
T.B : En réalité, personne, pas même les gens de l’édition et du livre, n’échappe au débat qui peut agiter l’opinion publique sur un sujet aussi délicat que le conflit israélo-palestinien. Nous avons eu des discussions, pour ne rien cacher, que l’on peut définir comme franches mais constructives pour trouver le bon axe. Je pense qu’il a été effectivement nécessaire de discuter entre nous et de mettre en évidence le caractère unique de la situation à Gaza. Nous avons été grandement aidés par le président de Médecins du Monde, Jean-François Corty, qui est venu lors de l’une de nos premières réunions plénières pour dresser un tableau de ce qui se passait là, et qu’il résume aussi très bien dans son avant-propos, dans la partie documentaire du livre. Son intervention a constitué un moment charnière, à l’issue duquel l’unanimité a été immédiate.
« Nous avons fait un livre pour une cause qui nous semble juste et indiscutable »
Comment avez-vous abordé la question sans exposer les équipes, les auteurs ou les libraires à des pressions ou des représailles ? Il y a quelques mois à Paris, la librairie féministe Violette and co a fait l’objet d’une perquisition et a été vandalisée pour avoir affiché en vitrine le livre de coloriage pour enfants From the River to the Sea de Nathi Ngubane et Azad Essa (Friends of Al Aqsa)…
S.M : Je crois que nous avons fait un livre qui rassemble, lu et porté par chacun des 80 éditeurs jeunesse qui ont accepté de parler d’une même voix. Nous avons choisi l’axe de la littérature, avec un texte près de l’humain et qui va vers la lumière sans masquer quoi que ce soit. Par ailleurs, l’adhésion a également été immédiate chez les libraires qui sont d’un immense soutien puisque la mise en place est de 30 000 exemplaires. Nous avons d’ailleurs signé une convention avec le Syndicat de la librairie française (SLF) de sorte que les libraires acceptent une remise très petite. Les librairies sont donc vraiment parties prenantes de cet élan de solidarité, tout comme le Salon du livre et de la presse jeunesse (SLPJ) qui, comme dix ans plus tôt, collectera les bénéfices via son fonds de dotation.
T.B : On a bien vu, dans le cadre de nos discussions, que nous avons réussi à dépasser la polémique, justement par l’apport de la connaissance scientifique et de terrain de Médecins du Monde. On a donc l’espoir de partager, aujourd’hui, quelque chose qui ne prête à aucune sorte de jugement ou de réaction négative. Aujourd’hui, plusieurs livres, beaucoup plus militants, sur Gaza, ont été publiés. Le nôtre, justement, évite ce positionnement et vise simplement à rassembler, à sensibiliser les enfants et adolescents. Finalement, en tant qu’éditeur, on est juste là pour prendre notre part : on sait faire des livres et on en a fait un pour une cause qui nous semble juste et indiscutable.
Entendez-vous prolonger cette action et le cas échéant, comment ?
T. B : D’abord, chaque éditeur aura la possibilité, pour les mois à venir, de le commercialiser. On prend donc aussi part, dans ce travail de diffusion. Et, dès cette semaine, à l’occasion de la Fête de l’Humanité, nous allons diffuser le livre, et le présenter au public, aux côtés d’Alain Serres, directeur de Rue du Monde, et Emmanuelle Beulque, ex-directrice éditoriale chez Sarbacane, sur le village du livre.
S.M : Il y aura également un temps au Salon du livre de Montreuil, où le livre sera vendu partout, avec très probablement l’organisation d’une table ronde dédiée. Enfin, Nathalie Guiquel, chargée de communication pour Actes Sud Jeunesse, s’occupe de la presse et de la communication sur les réseaux sociaux sur lesquels les éditeurs pourront poster un même visuel, un même discours, avec le hashtag #GazaEuxC’estNous.

