Festival du livre de Paris 2024

Geneviève Pigeon (Anel) : « Le Québec invité d'honneur, la génération de mes parents n’aurait même pas pu l’imaginer »

Geneviève Pigeon, à la tête de l'Anel - Photo Jean-Marie Lanlo

Geneviève Pigeon (Anel) : « Le Québec invité d'honneur, la génération de mes parents n’aurait même pas pu l’imaginer »

Le Québec est l’invité du prochain Festival du livre de Paris, qui aura lieu en avril 2024. Nous avons recueilli les premières réactions de Geneviève Pigeon, présidente de l’Association nationale des éditeurs de livres du Québec (Anel) en direct du Salon du livre de Montréal, qui se déroule actuellement.

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Par Jacques Braunstein, à Montréal
Créé le 23.11.2023 à 19h38

L’éditrice Geneviève Pigeon préside l’Association nationale des éditeurs de livres du Québec (Anel) depuis septembre dernier. Son association représente plus de 110 éditeurs québécois et franco-canadiens (en Acadie, partie francophone du Nouveau-Brunswick et en Ontario) sur les quelque 300 maisons francophones du Canada. Geneviève Pigeon est aussi propriétaire depuis 2017 de la maison d’édition L’Instant même (https://instantmeme.com/), qui existe depuis 1985 et dans laquelle elle travaille depuis le début des années 2000. Après l'annonce de l'invitation d'honneur du Québec lors du prochain Festival du livre de Paris, elle nous livre ses réactions.

 

Livres Hebdo : Qu’est-ce qu’apporte à l’édition québécoise d’être mis en avant par un grand salon international ?

Geneviève Pigeon : C’est d’abord important pour nous sur le plan symbolique. Au-delà de l’aspect commercial, le fait d’être reconnu comme une littérature suffisamment mature, intéressante, audacieuse pour être mise à l’honneur dans un grand festival comme celui de Paris est fondamental. C’est une belle récompense du travail accompli depuis 15-20 ans par l’Anel, par Québec Édition (son comité dédié au rayonnement international de l'édition québécoise) et par les éditeurs qui ont travaillé fort pour démontrer la validité de la littérature québécoise.

C’est énorme pour nous ; songez que la génération de mes parents n’aura même pas pu imaginer ce type d’événement. On a fait un bond immense en quelques années. Et c’est également intéressant de montrer que la francophonie existe dans une pluralité de voix, de genres, de façons de jouer avec les codes, parfois très différents de la littérature qui peut se faire en France.

 

Quel est le poids de l’édition au Québec ?

Le Canada est un pays étrange, puisqu’il y a une édition canadienne anglaise et une édition franco-canadienne. Ce sont deux milieux complètement différents, à un point tel que nous participons à des activités de traduction et de réseautage avec des éditeurs canadiens anglais. L’édition franco-canadienne n’est pas très lourde : en termes de chiffres, elle représente environ 10 % de l’édition française. Mais elle existe en termes de dynamisme, d’autonomie et de rayonnement international. On a un gros avantage, c’est que notre concurrence la plus proche est de l’autre côté de l’Atlantique, alors que pour nos collègues anglophones, il est à deux pas, avec le géant qu’est les États-Unis. Pour nous, l’Europe francophone est un marché immense et intimidant, et ça rend humble. Mais les éditeurs et les auteurs québécois ont réussi à faire preuve d’originalité et d’audace, et des percées se font depuis une ou deux décennies, permettant de mettre en valeur l’édition québécoise et, plus largement, franco-canadienne. Par rapport au marché français, je parlerais d’un poids d’estime, puisqu’avec 8,7 millions d’habitants, le Québec est comparable à la Bretagne et plus petit que l’Île-de-France en matière de population. Nous ne sommes pas très nombreux, et le territoire est très vaste. Rejoindre les lecteurs est donc un défi supplémentaire.

 

C’est un marché dynamique, notamment grâce à l’existence de la loi 51 (qui oblige les administrations, les écoles et les bibliothèques à se fournir en livres auprès de librairies agréées en fonction de la qualité de leur fonds). Elle assure un maillage de 380 librairies, dont plus de 40 % de librairies indépendantes sur tout le territoire.

Il existe au Québec une forme de protection de l’écosystème. Ce ne sont pas seulement quelques gros joueurs, en termes de libraires ou de groupe éditoriaux, qui accaparent tout le marché, comme c’est plus le cas au Canada anglophone ou aux États-Unis. On a réussi à maintenir un équilibre ; les libraires ont par exemple réussi à développer une structure de sites internet sur laquelle on peut acheter des livres partout sur le territoire. Ils parviennent ainsi à concurrencer Amazon.

 

L’exportation vers la France et les autres pays francophones représente-t-elle un marché important pour l’édition québécoise ?

Nous sommes soutenus par le gouvernement canadien, qui a des programmes d’exportation, directe ou en matière de vente de droits. Mais ça demande des efforts considérables pour percer les marchés européens. Il faut avoir du personnel sur place. On ne peut pas percer le marché français en demeurant au Québec. Il faut un travail énorme sur le terrain, ne serait-ce que pour le nombre de librairies à rejoindre, très impressionnant pour nous. Il faut un entrepôt, un distributeur, assurer une mise à l’office et une promotion simultanée. Il faut donc une double chaîne de production ; comme une deuxième maison d’édition, finalement. Beaucoup de maisons comme la mienne travaillent donc sur des titres plus ciblés à l’occasion de prix littéraires, d’événements précis ou sur des thématiques particulières. C’est beaucoup plus réaliste pour la grande majorité des maisons au Québec.

 

Avec le succès de Kevin Lambert, dont le roman Que notre joie demeure (Héliotrope/Le Nouvel Attila) a été lauréat des prix Médicis, Décembre et même de la page 111 ; celui d’Éric Chacour avec Ce que je sais de toi (Alto/Philippe Rey), et d’autres romans québécois en cette rentrée, on a l’impression que c’est un peu l’année du Québec en France. Un peu comme l’irruption de Xavier Dolan à Cannes il y a une quinzaine d’années avait changé le regard sur le cinéma québécois. Qu'en pensez-vous ? 

Ça ouvre effectivement une discussion. Kevin Lambert parle d’une réalité très québécoise. Sans niveler ou chercher à rejoindre… Et il touche des lecteurs ailleurs qu’au Québec. Il y a déjà eu de très grands auteurs québécois lu à l’extérieur, évidemment, mais qui étaient plus proches d’une sorte de français universel, comme Anne Hébert, que j’admire énormément.

Aujourd’hui, sur le féminisme – les féminismes – et d’autres enjeux sociaux, nous n’avons pas les mêmes sensibilités des deux côtés de l’Atlantique, et pour moi, c’est un enrichissement. Certaines choses qui semblent des évidences ici sont discutées chez vous, et vice versa. Nous pouvons apprendre les uns des autres. Ce qui compte, c’est que la littérature soit d’une qualité suffisante pour que les gens aient la curiosité de prendre un livre et soient happés par l’écriture.

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