Blog : Du côté des lecteurs ?

La « baisse de la lecture chez les jeunes » : le retour

Richard Volante-Archi C. de Port

La « baisse de la lecture chez les jeunes » : le retour

La dernière enquête du CNL note que 80 % des 18-24 ans ont déclaré être lecteurs. Une baisse notable en comparaison avec 2019, mais qui confirme en fait une tendance depuis 2017. Pour cerner les habitudes de lecture des jeunes, il est primordial de prendre en compte d'autres chiffres et de mieux appréhender les nouvelles habitudes numériques.

La parution de l’enquête du Centre national du livre (CNL) sur les Français et la lecture a été l’occasion de la reprise du refrain sur la baisse de la lecture chez les jeunes. Cette petite musique berce les adultes et les professionnels du livre depuis les années 1950. Période à laquelle débute « l’inquiétude sociale pour les non-lecteurs », comme l’avaient analysé les universitaires Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard.

Effectivement en 2023, 80 % des 15-24 ans se déclarent comme lecteurs. Ce qui permet de dire qu’un jeune sur cinq « affirme ne pas lire du tout ». Pour que ce chiffre fasse choc, il convient de montrer qu’il signale une baisse. Ce n’est pas le cas quand on le compare avec celui des jeunes interrogés en 2021, mais on retrouve dans l’enquête de 2019 la proportion qui était alors de 91 %. C’est (sans doute avec un effet d’arrondi) ce qui permet d’annoncer une baisse de 12 points entre 2019 et 2023 largement relayée dans les articles de presse.

Des chiffres en trompe-l'œil

Mais en retournant vers les données de 2019, on constate que le 91 % était à l’époque en hausse de 9 points par rapport à celui de 2017, où il était alors de 82 %. Donc sur une période de quatre ans (2019, 2020, 2021 et 2022), le niveau de jeunes se déclarant lecteurs est stable : 82 %, 91 %, 80 %, 80 %. C’est l’observation de 2019 qui est étonnante. La synthèse de l’époque n’avait pas relevé cette hausse. Le résultat de 2023 est donc plutôt une confirmation d’une tendance assez stable du rapport des jeunes à la lecture dans la période récente.

D’ailleurs, l’enquête de 2022 sur les jeunes français et la lecture du CNL donnait déjà cette impression. Par rapport à la précédente de 2016, chez les 7-19 ans, la lecture pour l’école avait très légèrement baissé mais celle pour les loisirs avait légèrement augmenté. Le nombre de livres déclarés lus avait même connu une petite hausse tant pour l’école que pour les loisirs.

Est-ce à dire que les jeunes ne se détournent pas de la lecture ? Les données des pratiques culturelles des Français montrent que le taux de lecteurs (mesuré par le fait d’avoir déclaré la lecture d’au moins un livre dans l’année) chez les 15-24 ans a connu une baisse entre 2008 et 2018. On est passé de 72 % à 59 %. Mais le taux de lecteurs assidus n’est désormais plus en baisse. Dans les deux sens, la prudence est donc de mise…

La lecture numérique : un objet mal appréhendé qui fausse les données

Mais surtout, l’enquête du CNL ne mesure pas les pratiques en cours de régénérescence des jeunes. Certes le « livre numérique » est évoqué, mais les lectures numériques des jeunes ne se limitent pas à cette notion vague qu’ils n’utilisent pas et qui ressemble à la projection par les générations passées du livre dans le monde numérique. Très nombreux sont ceux qui consacrent du temps d’écran à la lecture de webtoon. La seule plateforme Webtoon (Naver France) revendique 2 millions de lecteurs mensuels. Et le nombre de lecteurs sur Wattpad est sans doute dans une proportion équivalente. Ces nouveaux modes de lecture désormais dissociés d’une matérialité spécifique ne sont pas faciles à saisir mais n’en sont pas moins le cadre de pratiques de lecture.

Avec leurs pairs, les jeunes ont cette faculté de se familiariser avec de nouveaux supports pour déjouer le cadre des pratiques installées de leurs parents. Il faut se rappeler que les grands-parents et parents des 15-24 ans d’aujourd’hui ont porté le succès du livre de poche à partir de son apparition dans les années 1950. Et plus personne aujourd’hui ne viendrait remettre en cause la légitimité de ce support dans les pratiques de lecture. À l’avenir, il se pourrait bien que le même scénario se reproduise à propos de cette lecture sur écran en streaming.

Penser le rapport des jeunes à la lecture suppose donc de prendre en compte leurs pratiques émergentes. Cela suppose aussi de ne pas projeter sur eux les angoisses des adultes face aux changements auxquels ils sont confrontés. On peut aussi s’interroger. Pourquoi identifier cette baisse (bien incertaine) de la lecture chez les jeunes ? Qu’est-ce qui conduit tel groupe ou telle institution à soutenir ce point de vue ? Quel monde et quelle vision du monde s’agit-il de défendre ? Parfois la sociologie consiste autant à mesurer la réalité sociale qu’à comprendre les enjeux des résultats des enquêtes relevés par les différents acteurs sociaux...

Sur le même thème

Les dernières
actualités