Laurence Engel : "refléter, réagir, se projeter" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 14.05.2020 à 18h00 Le jour d'après

Laurence Engel : "refléter, réagir, se projeter"

Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, sur le parvis de l'établissement - Photo LÉA CRESPI.

Seizième épisode du feuilleton de Livres Hebdo "Le jour d'après"rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui, Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France.

« Le recul n'est sans doute pas suffisant pour faire retour sur le "moment Covid". Mais commencer de poser les choses, de mesurer l’impact de ce phénomène, au-delà de ce qui a été ressenti et du coût direct budgétaire, permet de sortir déjà de la contrainte qu’il a représenté, de ce qu’il représente encore.
 
Le premier terme qui me vient à l’esprit est "reflet", parce que ce qui s’est passé à la BnF ne se distingue pas fondamentalement de ce que tout le monde a ressenti pendant ces semaines. La BnF a ainsi été le reflet des angoisses et des contraintes du monde. Elle a perdu une partie de la maîtrise de son destin. Il a fallu fermer la bibliothèque, et organiser cette fermeture pour ainsi dire en 24 heures. Empêchée de faire, empêchée de servir, la BnF s'est, dans le monde physique, tue.

D'autres visites, d'autres publics

Mais très vite, la machine s'est remise en marche. Et en cela aussi, elle a reflété ou a illustré la capacité de résilience que l'on a observée partout en France et dans le monde. Définir un plan de continuité de l'activité – les actions vitales pour l'institution et ses personnels : protéger les collections, maintenir les bâtiments, payer les salaires et les factures... Puis apprécier, très vite aussi, la capacité à faire plus : non pas seulement payer les agents, mais les accompagner, être auprès de ces quelques 2300 personnes, les aider à se retrouver sans aller au travail ; non pas seulement se réjouir d'avoir Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, et une masse considérable d'autres offres en ligne – expositions virtuelles, site de presse, applications diverses et variées – mais se mobiliser pour les animer et aider les habitués de la BnF comme les autres à trouver dans ces ressources ce dont ils avaient besoin en temps de confinement – pour eux, pour leur travail, pour leurs enfants. Et se réjouir de constater que, comme ailleurs, le confinement nous apportait d'autres visites, d'autres publics.

Le deuxième terme est précisément celui de "réactivité". Non seulement s’adapter, mais s’adapter vite. Admettre aussi que ce qui était fait pouvait être contredit rapidement par les circonstances ou les décisions administratives, et que ce qui était mis en place ne le serait peut-être que pour quelques semaines. Ainsi est-on passé en quelques jours du "plan de continuité de l’activité" au "plan de reprise de l'activité"  – mécanique extraordinairement complexe qu’il s’agit de construire en en définissant les ressorts avec un degré de finesse extrême, agent par agent, métier par métier, espace par espace.

Faire, défaire, refaire

Une telle dépense d’énergie n’est pas sans risque. Elle préserve bien sûr l’institution, mais elle peut aussi l’épuiser, en se focalisant sur la seule gestion de la crise et en oubliant de se projeter dans l’avenir. Faire, défaire, refaire – par exemple la programmation culturelle, suspendue, reportée, reformulée – est certes nécessaire ; mais ce nécessaire est plus productif s’il s’inscrit dans un projet global. Ma préoccupation a donc été de toujours faire le lien entre la gestion de la crise et nos réflexions de plus long terme : ne pas interrompre les missions fondamentales – le dépôt légal du web par exemple ; ne pas renoncer aux chantiers engagés – la préparation du musée de la BnF sur son site historique de Richelieu par exemple – ; et réagir à l’événement en utilisant les projets, en s’inspirant de ce qui était déjà  en chantier pour que cela soit utile aussi après le confinement – l’accélération de la production de podcasts par exemple, ou la dématérialisation des relations établies entre la BnF et ses publics.

Ce qui m’amène au troisième thème : celui de la projection justement. Il s’agit dès maintenant d’imaginer l’avenir. La BnF sera l’un des lieux où il se construira – c’est la fonction même des bibliothèques que de servir de creuset, d’espace de conception et de gestation. La bibliothèque se fera ainsi l’écho des réflexions naissantes que la crise du Covid aura inspirées, et nous y réfléchissons pour la programmation de la prochaine saison – un cycle consacré aux controverses scientifiques en sera, par exemple, une occasion. Je souhaite par ailleurs susciter très rapidement un programme de recherche autour des archives du web collectées par la BnF pendant l’événement – un matériau riche qu’il sera, j’en suis sûre, important d’exploiter sans trop attendre, dans une perspective pluridisciplinaire.

Protéger le monde de la culture

Enfin, je souhaite que la BnF contribue aussi à la nécessaire reconstruction du monde culturel. Nos projets immobiliers seront des contributions au plan de relance. Mais au-delà, nous serons force de proposition pour contribuer à protéger le monde de la culture dans une économie bouleversée. L'idée que la crise a été une "occasion de changer de logiciel" est en réalité contredite par l'expérience d'une suprématie plus radicale encore qu'avant le confinement du monde virtuel et de ses champions. Et l'on sait que dans le secteur culturel peut-être plus qu'en tout autre, cette suprématie, cette distorsion des conditions de la concurrence, abîme notre modèle. Le danger né du confinement n'est donc pas seulement de court terme : il est structurel. Il faut bien sûr réparer les entreprises et les associations, les aider à passer l’épreuve. Il faut surtout soutenir encore et toujours les artistes. Mais il faut aussi accélérer la réflexion, engagée depuis trop longtemps sans aboutir, qui permettra de préserver notre modèle culturel, dans un monde où la diffusion de la création, déjà très perturbée par le numérique, se révèle pouvoir devenir presque exclusivement numérique.

L’enjeu fondamental est celui de la diversité de la création, si l’on veut éviter que la tendance à la concentration et au mainstream ne vienne tout submerger. Cela se passera bien sûr dans le monde physique – celui où, par exemple, se produisent les spectacles, qui réfléchit déjà à repenser son modèle économique. Mais cela se passera aussi dans le monde virtuel. Or les bibliothèques, notamment les bibliothèques nationales partout dans le monde, et donc la BnF en France, sont bien placées pour contribuer à cette réflexion parce qu’elles sont productrices d’une matière première essentielle à la préservation de cette diversité : les données et les métadonnées qui entourent les œuvres. Je souhaite donc que nous soyons acteur de cette réflexion. Nous ferons nos propositions dans le cadre des états-généraux des industries culturelles et créatives.

La crise sert de révélateur ou d’accélérateur de certains phénomènes dangereux pour la culture. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elle ne remet absolument pas en cause, au contraire, la pertinence et l’absolue nécessité de la place de la culture dans nos sociétés, de l’efficacité et de l’importance des missions de la BnF. Servons-nous en. »

Et vous ? Racontez-nous comment vous vivez le jour d’après, comment vous imaginez la relance de votre activité en nous écrivant à l'adresse  confinement@livreshebdo.fr
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