L'édition française s'installe dans le chômage partiel | Livres Hebdo

Par Isabel Contreras, Nicolas Turcev, le 26.03.2020 à 17h14 (mis à jour le 27.03.2020 à 08h47) Crise sanitaire

L'édition française s'installe dans le chômage partiel

Les grands éditeurs prennent tous des mesures de chômage partiel plus ou moins massives dix jours après que le gouvernement a décidé d'un confinement général de la population pour lutter contre l'épidémie de Covid-19. Tour d'horizon.

Dans la foulée de la distribution et de la diffusion, les autres métiers de l’édition s'installent progressivement dans un régime de chômage partiel dix jours après que le gouvernement a décidé d'un confinement général de la population qui devrait se prolonger tout au long du mois d'avril.
 
Le 18 rue Séguier à Paris, bureaux parisiens d'Actes sud. - Photo OLIVIER DION
L'un des premiers à réagir parmi les grands éditeurs, Actes Sud a annoncé dès le 19 mars à ses équipes la suspension de toutes ses activités, l’essentiel des salariés étant placés en chômage technique. Pour Françoise Nyssen, présidente du directoire d’Actes Sud, la mesure est justifiée par la "situation catastrophique" à laquelle fait face le secteur de l’édition. "Nos seuls revenus proviennent de nos librairies et de la vente de nos livres, tous deux à l’arrêt. Le mois d’avril risque d’être terrible. Donc, dès le début du confinement, nous avons prôné le chômage technique massif afin de sauvegarder l’emploi, protéger les salariés et assurer une future reprise la plus sereine possible." La plupart des grands groupes éditoriaux ont décidé de recourir à ce dispositif exceptionnel à un rythme et dans une proportion variable en fonction du profil de leur activité.

Industrie ébranlée

Madrigall a opté pour un fonctionnement à bas régime. Depuis le 23 mars, la quasi-totalité des services, dont la diffusion, la distribution, les cessions de droits ou encore les partenariats ont été mis à l’arrêt et leurs équipes placées au chômage technique. Les employés des services éditoriaux des maisons du groupe sont en revanche toujours actifs, tout comme ceux du support commercial, des ressources humaines et des services informatiques et web. Leur temps plein est cependant ramené à un mi-temps effectué en télétravail, payé à 100% par le groupe. Le mi-temps chômé sera rémunéré à hauteur de 84% du net, en conformité avec les dispositions du régime de chômage partiel. "Nous avons déployé un dispositif s'appuyant sur la réalité des contraintes constatées et appréciées par métier, en préservant une capacité à préparer le rebond de nos activités", explique Sébastien Abgrall, directeur des ressources humaines de Madrigall et président de la commission sociale du Syndicat national de l’édition. Comme Françoise Nyssen, il insiste sur la nécessité d'activer ces mesures "afin de sauvegarder les emplois".
 
Le nouveau siège de Média-Participations, au pied de la gare SNCF Rosa-Parks, est un immeuble flambant neuf de 14 000 m2 de bureaux. - Photo OLIVIER DION
Chez Média Participations, les filiales sont progressivement placées au chômage partiel. "Nous avons encouragé la prise de congés payés et de RTT. Mais l’arrivée du chômage partiel semble inéluctable lorsqu’il n’y a plus de recettes, justifie le directeur général du groupe, Claude de Saint-Vincent. A la reprise, nous allons faire face à une industrie ébranlée : beaucoup de librairies sont des PME, elles auront des difficultés à se relever."

Après l’arrêt de l’activité dans les centres de distribution, Média Participations a généralisé cette semaine les contrats à mi-temps chez Dargaud. Le magazine Famille chrétienne fermera ses portes pendant une semaine, courant avril. Au Seuil, tous les salariés sont, depuis le jeudi 26 mars, au chômage partiel, avec des règles différentes suivant les services. Selon les représentants du personnel, dans un mail adressé à Livres Hebdo, "à l’éditorial sciences humaines et documents, le temps travaillé est de 60% et 40% est chômé. Le service commercial, auquel sont soumis les relations libraires, concentre différents taux de chômage partiel, en fonction des postes ou des rôles. La comptabilité est à 80% de temps travaillé, contre 20% chômé. Le service artistique à 60% travaillé, 40% chômé." Plusieurs métiers du groupe seront néanmoins maintenus en télétravail, précise Claude de Saint-Vincent. C'est notamment le cas de la promotion numérique et des jeux vidéo.

Préparer la reprise

Pour sa part, le groupe Humensis a mis en œuvre une démarche différenciée suivant les secteurs éditoriaux. Dès le 16 mars, la direction a sanctuarisé les métiers de l’éducation numérique et du scolaire afin d’accompagner le plan de continuité pédagogique mis en place par le ministère de l’Education nationale, mais aussi de préparer les nouveaux programmes de Terminale qui entreront en vigueur en septembre. A l’exception des fonctions administratives (finances, RH, informatique) et de la presse, le reste de l’activité du groupe est suspendu, à commencer par les développements éditoriaux en littérature générale. Au 23 mars, 50% des équipes d’Humensis se trouvaient placées sous le régime du chômage partiel, a annoncé le directeur général du groupe, Frédéric Mériot, sur le site de Livres Hebdo. "La situation est amenée à évoluer au fil des jours et des semaines, comme cela a déjà été le cas, avec des allers-retours entre situation de chômage partiel et télétravail pour quelques employés", précise-t-il.
 
L'accueil au nouveau siège d'Editis - Photo OLIVIER DION.
Dans d’autres groupes, les consultations continuent. Editis préfère maintenir le télétravail à 100% dans l’attente d’une évaluation complète de la situation. "Nous avons quelques cas d’arrêt maladie, mais 95% à 99% du personnel est en télétravail dans chaque corps de métier", indique Jean Spiri, secrétaire général de la branche Livre de Vivendi. Il précise toutefois que le recours au chômage partiel, qui ne touche pour l'instant que la distribution du groupe – la diffusion est encore maintenue en télétravail – devrait logiquement s’imposer dans les prochaines semaines. "Pour l’instant, nous imposons le télétravail car il y a bien du travail derrière. L’éditorial, comme la fabrication, pour ne citer que deux corps de métier, préparent la reprise", souligne Jean Spiri. Directrice éditoriale de Belfond étranger, Caroline Ast confirme: "A la faveur de notre récent déménagement, nous avons été équipés en ordinateurs et logiciels pour faciliter la communication entre collègues. Nous exerçons le télétravail dans de bonnes conditions". 

Chez Hachette Livre, le télétravail est toujours d’actualité dans la plupart des secteurs du groupe. La distribution fonctionne toutefois a minima, portée par des salariés volontaires. Chez Albin Michel, "la politique n’est pas arrêtée, ni le CSE consulté encore", précise laconiquement le P-DG du groupe, Gilles Haéri.

Réévaluer au jour le jour

Chez Libella, le confinement a provoqué l’arrêt quasi-automatique des services commerciaux et logistiques. Afin de statuer sur les modalités de travail des autres salariés, les ressources humaines effectuent actuellement un audit des besoins, à la suite duquel la direction devrait faire une proposition aux représentants du personnel. "Doit-on profiter de ce mois et demi pour faire avancer nos projets, ou est-ce qu’il faut ménager une sorte de pause ?", se demande le vice-président et directeur général du groupe, Guillaume Dervieux, qui redoute le surplus de références en librairie lors de la reprise. La crise sanitaire du coronavirus et ses conséquences pour l’emploi interviennent dans un contexte particulier pour Libella, touché par un plan social visant à restructurer l’entreprise.
 
Le siège d'Humensis à Paris
Alors que, le 24 mars, le Conseil scientifique formé à la demande d’Emmanuel Macron pour surveiller l’épidémie de coronavirus a préconisé une extension du confinement sur une durée totale de six semaines à compter du 17 mars, tous les éditeurs se préparent à un prolongement des mesures prises initialement pour deux semaines. Chez Humensis, les premières hypothèses de la direction anticipent une reprise progressive début mai. "Mais, dans ce contexte, rien n’est certain, on doit réévaluer la situation au jour le jour, expose Frédéric Mériot. Tant que le confinement durera, le chômage partiel sera de mise."

Cette perspective a déjà suscité la réaction de la branche Livre-édition de la CFDT, qui s'est inquiétée, dimanche 22 mars dans un communiqué, des "entreprises qui cherchent à bénéficier [du chômage partiel] pour des métiers qui peuvent et doivent continuer leur activité en télétravail". "Nous faisons notamment référence aux éditeurs. Ils travaillent en amont de la sortie des livres et peuvent, durant le confinement, préparer la reprise", souligne Martine Prosper, secrétaire générale de la branche. 
 

Le chômage partiel, un dispositif exceptionnel

Depuis le 17 mars et le début du confinement prononcé par le gouvernement, plus de 100 000 entreprises regroupant 1 million de salariés ont eu recours au chômage partiel, a annoncé sur Twitter la ministre du Travail, Muriel Pénicaud. Ce dispositif exceptionnel cofinancé par l’Unédic et le gouvernement, également appelé chômage technique ou activité partielle, fonctionne différemment du chômage classique. Il peut être demandé par une entreprise qui voit son activité réduite ou stoppée en cas de circonstances exceptionnelles : sinistre ou intempéries, conjoncture économique dégradée, problèmes d'approvisionnement… La société doit alors évaluer la part d’heures chômées par ses salariés, puis communiquer sa demande à la Direccte, chargée de confirmer ou d’infirmer le recours au dispositif. La validation du chômage partiel entraîne la suspension du contrat de travail du salarié. Celui-ci est alors indemnisé par l’entreprise à 84% de son salaire net (70% du brut), laquelle recevra à son tour une aide du gouvernement. En temps normal, l’apport de l’Etat ne couvre les émoluments qu’à hauteur du Smic, dans la limite de 1000 heures par an et par salarié, sur une base horaire maximum de 35 heures par semaine. Mais le gouvernement a promis de pousser le montant des remboursements jusqu’à 4,5 Smic, soit 4607 euros par mois.

 
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