Comment deviner ce qui fera frissonner ou rêver les adolescents de demain et du mois prochain ? Pour Murielle Couëslan, le marché du livre jeunesse se trouve actuellement dans une période de transition, confirmée par les dernières données du Syndicat national de l'édition (SNE) qui signalent pour l'exercice 2024 un recul en volume et en valeur (-3,8 % de son chiffre d'affaires et -4,4 % des exemplaires vendus par rapport à l'année 2023), obligeant les professionnels à s'adapter continuellement. Selon les données NielsenIQ BookData / Livres Hebdo, le marché a conservé son orientation à la baisse entre octobre 2024 et septembre 2025 (-4,3 % en volume et -2,9 % en valeur).
Cette période de turbulence est aussi marquée par la fin d’un cycle hégémonique : celui de la romantasy, un genre littéraire très en vogue depuis plusieurs années, illustré chez Rageot par le succès du Prince Cruel d'Holly Black, et qui montre aujourd'hui des signes de saturation.
Pour pressentir les prochaines vagues éditoriales, Murielle Couëslan souligne l'importance de la Foire du livre jeunesse de Bologne, qui se déroule du 13 au 26 avril en mettant la Norvège à l’honneur. Épicentre des échanges de droits, cet événement agit comme un véritable baromètre des thématiques qui envahiront les librairies dans les années à venir.
Dans les couloirs des maisons d'édition « ado », une nouvelle tendance se murmure avec insistance : l'horreur, un genre « poussé par les éditeurs américains », d'après Murielle Couëslan. Au rayon adultes, David Meulemans nous avait déjà confié son enthousiasme à l’idée de voir, d’après ce qu’il pressent, l’horreur se développer aussi vite que le manga les prochaines années. Peut-on imaginer une progression comparable chez les ados ? D’après Murielle Couëslan, la littérature jeunesse se révèle souvent surprenante. Et selon elle, la surprise pourrait venir d’ailleurs.
Parallèlement à l'horreur, l’éditrice se dit fascinée par le succès phénoménal des thrillers domestiques, portés par des autrices comme Freida McFadden. Si cette vague de thrillers domestiques domine en effet les ventes, ce phénomène a de fortes chances de perdurer puisque, comme l'indique l'éditrice Caroline Ripoll, l'édition fonctionne par cycles et la mode de ces intrigues à suspense « va durer encore un petit moment ».
Marché contradictoire
Murielle Couëslan souligne toutefois une contradiction sur ce marché : alors que les thrillers psychologiques pour le grand public adulte sont majoritairement écrits par des femmes (à l'image de Freida McFadden), les thrillers destinés aux adolescents sont encore presque exclusivement l'apanage d'auteurs masculins. Elle profite de cet entretien pour lancer un appel aux jeunes romancières, les invitant à s'emparer de ce genre exigeant pour rééquilibrer le marché.
Enfin, l'éditrice revient sur un coup de maître qui a fait rayonner sa maison : la publication de Scarlett et Novak d'Alain Damasio. Ce thriller d'anticipation, qui dénonce l'aliénation technologique et l'emprise des intelligences artificielles, a permis au roman ado de franchir les portes des grands médias généralistes, prouvant que ce secteur littéraire peut devenir un espace de réflexion sociétale majeur. Ce texte court de 64 pages, vendu à plus de 70 000 exemplaires, a connu un fort écho en milieu scolaire lors de débats sur nos addictions aux écrans et a récemment été prolongé par une adaptation théâtrale, mise en scène par la compagnie Vladimir Steyaert.
Face aux incertitudes économiques liées à l’édition jeunesse, Murielle Couëslan mise sur l’optimisme en rappelant que la surprise reste l'essence même de son métier. Pour la directrice de Rageot, c'est justement l'impossibilité de deviner quelle sera la prochaine tendance à succès qui préserve la magie de la littérature pour adolescents.
