Journal du confinement

Naima Beldjoudi : “à qui s'adresser, dans cette confusion et ce néant ?”

Naima Beldjoudi - Photo DR.

Naima Beldjoudi : “à qui s'adresser, dans cette confusion et ce néant ?”

Dix-septième  épisode du Journal du confinement de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Naima Beldjoudi, éditrice à Alger (El Kalima éditions).

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Par Michel Puche,
Créé le 04.04.2020 à 11h00,
Mis à jour le 04.04.2020 à 11h00

« En Algérie, où la crise ne date pas de l'épidémie et du confinement qu'elle entraîne, toute la chaîne de livre est en souffrance depuis maintenant plus d'un an.

Qu'elle se fasse en arabe, en français ou maintenant en amazigh, le caractère particulier de la lecture – dimension essentielle, mais non vitale, de l'existence – en fait le secteur le plus vulnérable de la vie économique du pays. Or la lecture génère de l'emploi et, en temps normal, un chiffre d'affaires appréciable, à travers les manuels scolaires, les ouvrages de toutes sortes et, bien sûr, les journaux et les magazines.

Pour nous, petits éditeurs, humbles artisans de la culture, le baromètre le plus important pour évaluer la lecture reste incontestablement les ventes en librairie, même si l'on n'en compte qu'une centaine en Algérie, et pas plus de dix dans la capitale. Or les avis des libraires abondent tous dans le même sens quant à la gravité de la situation actuelle, dont les conséquences s'annoncent désastreuses avec une perte d'au moins 50% de leur chiffre d'affaires, avant même l'annonce de la cessation de toute activité commerciale, il y a une quinzaine de jours !

Trésorerie défaillante

Au premier trimestre 2020, on comptait une centaine de titres nouveaux en librairie, tous genres confondus – dont un tiers en français. Les acheteurs venaient en général pour des nouveautés, parmi lesquelles deux ouvrages d'El Kalima, soutenus par la presse francophone, commençaient à bien se vendre : Littérature algérienne. Itinéraire d'un lecteur, de Charles Bonn, et notre plus récent "petit inédit maghrébin", Le Vœu de la septième lune, pièce de Mohammed Dib. Hélas, l'annonce du confinement est passée par là, nous interdisant toute vente, la vente par correspondance ou via Internet n'existant pas ici.

Côté imprimeurs, certains se trouvaient déjà à l'arrêt avant même l'annonce du confinement auquel ce secteur de la chaîne du livre est également soumis, pour diverses raisons structurelles. Pour les autres, le problème sera, à notre avis, moins celui du matériel (encres, papiers), toujours disponibles – du moins pour le moment – que celui d'une trésorerie défaillante, le confinement (qui ici chevauchera ou se prolongera du mois de Ramadan) les privant de leur habituel fond de roulement. Dans ce secteur, la perte peut être estimée à 40% du chiffre d'affaire.

Un surcroît de manuscrits ?

Maillon essentiel de la chaîne du livre, les éditeurs sont les principaux clients des imprimeurs et les principaux fournisseurs des libraires. Or, compte tenu de cette situation, et de quelques autres contingences moins apparentes (par exemple contacts rompus avec la presse, impossibilité d'obtenir un ISBN, etc.), les voilà dans l'incapacité de jouer ce rôle majeur, même s'ils prennent soin de poursuivre le travail de composition qui leur revient (nous avons-nous-mêmes deux livres prêts pour l'impression mais bloqués par cet état de choses, un roman d'Emmanuel Roblès et une pièce radiophonique de Driss Chraïbi) et de préserver l'avenir en gardant le lien avec leurs auteurs toujours au travail – c'est même là l'un des seuls aspects positifs du confinement qui, permettant un travail accru des écrivains, risque de nous valoir lorsque nous serons sortis de cette épreuve un surcroît de manuscrits. Mais si nous détectons parmi eux de nouveaux Sansal, Khadra ou Daoud, aurons-nous alors les moyens de les publier ? Serons-nous même toujours en vie ?

C'est donc un cri d'alarme que pousse l'ensemble de la chaîne du livre au Maghreb… Mais à qui s'adresser, dans cette confusion et ce néant ?  Alors c'est vers toi, lecteur francophone ou arabophone, à l'autre extrémité de la chaîne mais si proche, que je me tourne pour te rappeler, avec Borges, que pandémie, confinement, rationnement… de tous ces événements, si douloureux soient-ils, il n'en restera rien, car "les lectures sont les seuls véritables événements dans la vie". »

Alger, avril 2020


Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à: confinement@livreshebdo.fr

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