Paola Appelius (ATLF) : "Les traducteurs attendent des contrats des éditeurs" | Livres Hebdo

Par Nicolas Turcev, le 16.07.2020 à 19h59 (mis à jour le 17.07.2020 à 08h51) Entretien

Paola Appelius (ATLF) : "Les traducteurs attendent des contrats des éditeurs"

Paola Appelius, présidente de l'Association des traducteurs littéraires de France - Photo PAOLA APPELIUS

Élue à la tête de l'Association des traducteurs littéraires de France en pleine crise sanitaire et économique, Paola Appelius aura la tâche de suivre et de participer aux débats sur la relance de la filière livre. Elle portera la voix d'une profession souvent invisible et en voie d'appauvrissement. Entretien.

Élue présidente de l'Association des traducteurs littéraires de France le 19 juin, Paola Appelius a succédé à Corinna Gepner. Traductrice littéraire depuis 20 ans, spécialiste de l’anglais et de l’espagnol, sa signature est familière des amateurs de littérature de genre, des récits de l'imaginaire de Bragelonne aux romances électriques d'Harlequin.  Puisque "les traducteurs sont des auteurs", rappelle-t-elle régulièrement, elle suivra les dossiers chauds de la représentation professionnelle et de la réforme du statut des artistes-auteurs actuellement sur le bureau de la nouvelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot.

Son mandat, débuté en pleine crise sanitaire et économique, sera placé sous le signe de la relance économique de la filière livre, dont va dépendre la reprise des cessions de droits, indispensables pour remplir le carnet de commande des traducteurs. Dans un entretien à Livres Hebdo, la responsable évoque l’ensemble de ces problématiques et fait le point sur les débats qui animent le milieu des associations d’auteurs depuis plusieurs mois.

Livres Hebdo : Que pensez-vous du plan de relance de la filière livre proposé dans le projet de loi de finance rectificative ?

Paola Appelius : Nous attendons de voir, étant donné que le changement de ministre peut modifier la donne. En attendant, nous avons assisté à une réunion de groupe au ministère de la Culture où des conseillers nous ont expliqué ce qui était prévu pour les auteurs dans le cadre de l’exonération de cotisations sociales pour 4 mois annoncée par Emmanuel Macron [lors de sa concertation avec le milieu de la culture, le 6 mai 2020, ndlr]. Ce plan devrait représenter un budget de 100 millions d’euros, dont on ne sait pas encore exactement comment il sera réparti ni avec quelles modalités. Sans doute sous la forme de forfaits ou par pallier, en fonction des revenus 2019. C’est un peu l’usine à gaz et ce n’est pas exactement ce que nous attendions, ni ce qu’avait promis le président, mais des efforts sont faits.

Avez-vous ressenti une considération particulière pour les traducteurs ?

Non, mais le fait que les traducteurs soient regroupés avec les auteurs dans le dialogue avec les pouvoirs publics nous convient, car les traducteurs sont des auteurs. En revanche, avec la crise, nous avons de sérieuses craintes sur la santé du segment littérature étrangère, qui est notre gagne-pain. L’annulation des principales foires internationales a fortement réduit le nombre de cessions de droits. De plus, nous avons bien compris et constaté que les éditeurs comptaient réduire la voilure sur le nombre de titres étrangers publiés. Nous risquons d’en pâtir.

Est-ce que vous craignez que le recul de la littérature étrangère se pérennise ?

Non, parce que la culture française est symétrique. Notre objectif est de la faire rayonner, et pour cela, il faut dans le même temps accueillir les cultures étrangères. La France est traditionnellement un pays où l’on traduit beaucoup. Donc je ne crois pas que cela devienne un problème pérenne, même si les prochaines années seront difficiles en raison de la crise économique. Un peu de soutien de l'Etat à la traduction pourrait mitiger ce risque.

Sous quelle forme ?

En renforçant les aides qui existent déjà, comme les bourses du CNL de soutien à la traduction qui épaulent à la fois les éditeurs et les traducteurs. Cela pourrait aussi passer par des commandes directes de l'Etat de littérature traduite, comme l’a évoqué Emmanuel Macron.

Quelles sont les autres mesures que vous préconisez pour favoriser la relance ? Faut-il saisir l’occasion pour pousser des réformes structurelles de la filière livre ?

Nous, les traducteurs, attendons des contrats des éditeurs. Les soutenir sera également utile aux auteurs, c’est la première chose à faire. Quant aux réformes structurelles, cela me semble prématuré, même si la crise a mis en évidence la paupérisation des auteurs que le rapport Racine avait diagnostiquée. Nos chiffres montrent que 40% des traducteurs gagnent moins d'un SMIC et 20% gagnent moins d'un demi-SMIC, même s'ils ne sont pas forcément tous des traducteurs exclusifs. Ce n'est pas un métier où l'on s'enrichit énormément. La relance des négociations avec les diffuseurs sur le partage de la valeur commence à devenir un peu urgent.

Quels seraient les termes de la discussion ?

Les pistes déjà évoquées ici et là sont surtout destinées aux auteurs premiers, comme les redditions de compte plus fréquentes et un pourcentage de droits d'auteur fixé à 10% minimum. Pour les traducteurs, la question se pose différemment, étant donné que nous touchons rarement des droits proportionnels.

Nous sommes rémunérés sous la forme d'un à valoir qui correspond à la rétribution de notre travail de traduction, mais qui représente tout de même une avance sur les droits d'auteurs. Lesquels varient de 1% à 3% sur chaque exemplaire vendu. De fait, pour qu'un traducteur touche des droits d'auteur intéressants par la suite, il faut que le livre soit un best-seller. Pour garantir un meilleur revenu, il faudrait que l’à-valoir que nous touchons soit non amortissable, de sorte à ce que nous commencions à toucher des droits d’auteur dès le premier livre vendu.

Comme une tarification forfaitaire ?

Justement non, parce que si l’on parle forfait, on fragilise un petit peu le droit d'auteur et on renonce au droit proportionnel sur nos œuvres. Certaines associations d'auteurs parlent du contrat de commande, justement dans l’optique de rémunérer l'acte de création. Mais le contrat de commande, ce n'est plus du droit d'auteur, c'est du louage d'ouvrage, work for hire en anglais, qui se rapproche plus dans sa conception du copyright américain.

Quelle forme doit prendre le futur conseil national des artistes-auteurs et comment devraient être élus ses représentants, selon vous ?

Les rapporteurs de la mission flash parlementaire sur le statut des auteurs ont communiqué leurs conclusions [le 8 juillet, ndlr], auxquelles j'adhère. Ils reconnaissent que les auteurs constituent une profession, mais ont des profils divers, éclatés entre les secteurs de la musique, du livre, des arts-visuels, etc. Un conseil national des artistes-auteurs serait peut-être un peu rigide par rapport à cette multiplicité sectorielle, même s’il existe des questions transversales comme l’accès aux droits sociaux et les particularités administratives et juridiques. Les rapporteurs préconisent de poursuivre les travaux tant que le fruit n’est pas encore mûr.

Il semble impossible de régler la représentativité sans d’abord s’entendre sur ce qui constitue un auteur.

Tout à fait. Qu’est-ce qu’un auteur professionnel ? Et qu’est-ce qu’un auteur de profession ? A l’ATLF, nous avons lancé fin 2019 une enquête socio-économique auprès de nos adhérents qui montre que beaucoup de traducteurs cumulent plusieurs activités. Dans quelle case les ranger ? C’est un véritable enjeu pour les pouvoirs publics au moment où nous discutons de l’exonération sociale. Qui sera inclus dans le dispositif ? Qui en sera exclu ? Pour moi, quelqu’un qui n’écrit qu’un livre dans sa vie est un auteur professionnel, mais pas un auteur de profession. Il faut poursuivre la réflexion sur la définition de l’auteur avant d’acter la création d’un conseil national.

Cette question semble justement diviser les différentes organisations d’auteurs, entre lesquelles les tensions se sont multipliées ces derniers mois, entre la Société des gens de lettres et la Ligue des auteurs professionnels, pour ne pas les nommer. Y a-t-il eu un schisme ?

Un schisme, je ne crois pas. Ce sont des disputes politiques qui visent à déterminer laquelle des organisations va être la plus écoutée et laquelle va avoir sa place pour représenter les auteurs dans ce futur conseil des artistes-auteurs. Ces tumultes vont se régler par des discussions, parce que sur le fond, nous sommes tous d'accord.

Tous les auteurs veulent être défendus et représentés. La question est de savoir s’il y a une organisation qui représente les auteurs plus qu'une autre. Je ne suis pas sûre. Les auteurs ont des profils tellement divers selon les secteurs, la fréquence d'écriture, ou le fait qu'ils soient exclusifs ou cumulent avec une autre activité, qu'il est difficile qu'ils soient seulement représentés par une, deux ou trois associations. Nous avons besoin d’une pluralité de représentation et que les différentes organisations d'auteurs s'entendent entre elles, parce qu'elles ont plus de points communs que de points de dissension.

Quelle est la situation des traducteurs ?

L’enquête socio-économique que nous avons menée et que nous présenterons aux Assises de la traduction littéraire à Arles, montre une précarisation et une féminisation de la profession, comme pour les auteurs. Ce constat est complété par notre enquête sur les rémunérations des traducteurs, qui stagnent, voire chutent dans certains cas. Nombre d’entre eux doivent cumuler avec une autre activité ou bien se tournent vers la traduction technique pour compléter leurs revenus.

Quelle en est la raison ?

La rémunération des traducteurs a sensiblement baissé depuis le début des années 2000 avec le changement de la méthode de comptage des signes. Avant, nous étions rétribués au feuillet dactylographié, qui comptait 25 lignes de 60 signes, blancs et espaces compris. Depuis que nous sommes passés au numérique et à la tranche de 1500 signes, les blancs ne sont plus comptabilisés. Mécaniquement, une tranche informatique compte moins de signes qu’une tranche dactylographiée. Cela représente selon les cas une chute de 10% à 30% de nos revenus.

Cette spécificité technique fait l’objet d’un avenant de l’accord professionnel que nous avons signé avec le Syndicat national de l’édition en 2012, qui encourage les éditeurs à revaloriser le feuillet. Pour revenir à une situation normale, il faudrait une revalorisation d’environ 40% de la somme payée par feuillet. Sachant que le montant de l’à-valoir est entièrement basé sur le nombre de signes traduits, cette question est pour nous plus importante que le pourcentage de droits perçu sur chaque exemplaire. Comme les éditeurs connaissent assez mal notre façon de travailler, il faut faire un travail de pédagogie à chaque fois qu’un traducteur négocie un contrat. A l’ATLF, nous tentons de les préparer à ce face à face.

Par quels moyens ?

Nous avons développé un service juridique afin d’aider les traducteurs lorsqu’ils rencontrent un problème avec leur contrat ou avec leur éditeur. Nous avons réalisé plus de 170 interventions l’année dernière. Cet outil est précieux, puisque que comme le souligne le rapport Racine, il existe un déséquilibre dans la négociation entre traducteur ou auteur et éditeur. Avec l’association, nous essayons de donner plus de poids à nos adhérents pour qu’ils puissent mieux défendre leurs intérêts. Cela passe également par une meilleure visibilité des traducteurs dans la presse et les médias, sur laquelle nous insistons beaucoup avec notre mot-dièse #LesTraducteursExistent. Tout cela dans le but de parvenir à vivre décemment de notre métier. Ce qui serait la moindre des choses.

close

S’abonner à #La Lettre