Reportage

Prix Goncourt des lycéens 2021 : « Lire me rend plus heureux que l’écriture »

Captures d'écran des rencontres en ligne, entre les 12 et 17 novembre. - Photo Fnac

Prix Goncourt des lycéens 2021 : « Lire me rend plus heureux que l’écriture »

Depuis septembre, des élèves de toute la France ont lu les livres sélectionnés pour le prix Goncourt des lycéens. Ce sont eux, les jurés. A quelques jours de la finale qui se tiendra le 25 novembre, les délégués de classe ont posé des questions aux auteurs. Extraits.

Par Fanny Guyomard ,
Créé le 23.11.2021 à 10h40

Qu’avez-vous inventé dans votre roman ? Dénoncez-vous la justice française ? Pourquoi cette fin ? Les questions étaient politiques, stylistiques, personnelles, et posées par des jeunes de 56 établissements aux quatororze auteurs sélectionnés pour le prix Goncourt des lycéens, créé et organisé par la Fnac et le ministère de la Culture. A l’heure où les délégués de chaque région élisent leurs ouvrages préférés avant l’ultime délibération du 25 novembre, retour sur les face-à-face virtuels qui ont permis aux auteurs d’exposer leur travail et d'exprimer leur personnalité.

 

Agnès Desarthe. - Photo DANTE DESARTHE
  • Agnès Desarthe, L'éternel fiancé, L'Olivier


Qu’est ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ?

J’ai un énorme avantage  : je n’ai aucune mémoire, donc il y a des choses qui me sont arrivées que j’ai oubliées et d’autres que j’ai l’impression qui me sont arrivées ou que je transforme. Par exemple, quand j’ai écrit mon premier roman Je ne t’aime pas, Paulus, je me suis inspirée de mes parents. Et quand ils l’ont lu, ils ont dit “[tant mieux] ce n’est pas nous !”

Aimez-vous la façon dont vous écrivez votre roman ?

Je vais être très franche (parce que je ne sais pas faire autrement) : non. Il y a des livres que j’ai écris, dont je ne suis pas fiere, mais satisfaite. Mais celui-là me fait un drôle d’effet, il me trouble beaucoup moi-même, je ne sais pas comment je l’ai fait, il m’a échappé plus que d’habitude. Donc est-ce que je suis contente ? Non, mais c’est pas grave, je m’en remetterais.

Quand savez-vous que le livre est fini ?

Quand je n’ai plus de sentiment de honte !

Pourquoi avoir choisi une fin aussi surprenante ?

Elle est surprenante pour moi ! Quand j’écris, je ne sais pas où je vais, chaque chapitre ferme une porte, en ouvre une autre et à un moment donné on arrive à un endroit où il n’y a plus tant de possibilités que ça. C’est une logique qui me dépasse complètement. Mais je travaille de plus en plus à faire des fins moins joyeuses. Mes projets : faire un livre qui se finit très mal et avec un personnage de vrai méchant.

 

Clara Dupont-Monod- Photo CC
  • Clara Dupont Monod, S'adapter, Stock, l’histoire, vécue pa l’autrice, d’un enfant handicapé raconté par sa fratrie.


Ecrivez-vous à voix-haute ?

A mi-voix. Dans le bus, la rue, je parle beaucoup toute seule, ça fait un peu vieille folle !

Pourquoi n’avoir donné aucun prénom aux personnages principaux, mais au mari de la cadette ?

Je n’ai pas donné de prénom à la fratrie, car je voulais quelque chose d’un peu universel. S’ils avaient eu un prénom, ils auraient eu une identité qu’à eux.

Ce roman vous a-t-il aidée à faire votre deuil ?

Non. J’ai appris à vivre avec cette absence. On entend souvent “il faut faire son deuil”, “aller de l’avant”, eh bien non, l’aîné veut se retourner pour ne pas oublier son petit frère. Moi, j’ai été très heureuse en écrivant ce livre, je voulais quelque chose de lumineux, parce que je l’ai vécu comme ça. C’est une expérience qui m’a rendue tellement plus rciche qu’elle peut être heureuse. La joie de l’avoir connu remplace le chagrin de l’avoir perdu.

 

Christine Angot- Photo FLAMMARION
  • Christine Angot - Le voyage dans l’Est, Flammarion


Ecrire ce livre a-t-il été libérateur ?

Il livre ne peut libérer une personne qui a vécu un traumatisme. L’inceste, c’est quelque chose que vous portez à vie. On ne s’en libère pas. Il ne s’agit pas de s’en libérer, sinon on les nie, on les jette à la poubelle. Surtout pas. Surtout si c’est pour les mettre sur les épaules d’un autre. En revanche, on peut transposer ce livre à beaucoup d’autres formes de domination.

Il n'y a pas de colère dans ce livre, sauf au moment où le projet d’écriture de l’héroïne s’affirme.

Ce père qui a posé une main de pouvoir sur elle, qui a disposé de sa personne, de son avenir, de ses chances dans sa vie amoureuse etc… elle n’a pas eu la possibilité de le repousser, car c’est trop difficile de repousser quelqu’un qui est votre père, qui a autorité sur vous. En revanche, personne, ni le juge, ni votre époux, ni votre meilleur ami, personne ne peut avoir la mainmise un espace de liberté absolue qu’est l’écriture. C’est le seul espace libre dans la société pour dire les choses exactement comme elles se passent dans la vie. Vous allez me dire, il y a la police. Mais allez porter plainte et lisez votre déposition : vous ne reconnaissez pas votre parole. Alors s’il n’y pas cet espace de liberté, ça ne vaut pas le coup de vivre. Donc oui, ça peut mettre en colère.

 

Tanguy Viel- Photo YANN DISSEZ
  • Tanguy Viel - La fille qu’on appelle, Minuit, un roman sur Laura, la vingtaine, sous l’emprise d’un maire qui devient ministre.


Quelle est votre légitimité à raconter une histoire qui n’est pas la vôtre ?

J’ai ressenti quelque chose de très personnel qui m’a permis d’utiliser le personnage de Laura comme un masque. J’ai fait parler l’enfant en moi qui ne comprenait pas toujours le monde des adultes. C’est quelque chose que je portais en moi depuis longtemps, l’abus de pouvoir. Mais je ne me suis posé la question de la légitimité qu’après.

Pourquoi avoir mis Laura autant en difficulté dans son procès ?

Son passif (elle a posé nue dans un magazine) permet de complexifier le personnage. C’est important qu’on puisse aimer Laura avec ses errances, ses fautes, ses fragilités. On doit être défendu pour une chose précise et pas pour son parcours, ne pas avoir d’assignation sociale.

Avez-vous choisi d’écrire de longues phrases pour faire ressentir le processus de soumission de Laura ?

Non, j’essaie de saisir le caractère sinueux de la manière dont on vit intérieurement les choses, de rendre ce magma intérieur des émotions et des pensées, le caractère indécis des événements sur lesquels on n’a pas beaucoup de prise.

 

Philippe Jaenada- Photo PASCAL ITO


 

  • Philippe Jaenada, Au printemps des monstres, Mialet Barrault, revient sur la disparition d’un enfant de onze ans enlevé à Paris en 1964.

Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers-là ?

Il contient beaucoup de zones d’ombre, l’énorme possibilité d’erreur judiciaire, et les personnes impliquées s’avèrent être le contraire de ce qu’elles ont l’air d’être. Quand on enlève le masque, on découvre des gens troubles, monstrueux parfois. 

Votre goût des enquêtes ne vous donne-t-il pas envie d’être policier ?

Non, la police criminelle n’est pas du tout un métier agréable et amusant. C’est beaucoup plus facile pour moi de faire mon enquête sans pression. Je suis un tout petit peu policier, avocat, journaliste et historien.

 

Elsa Fottorino- Photo FRANCESCA MANTOVANI © GALLIMARD
  • Elsa Fottorino, Parle tout bas, Mercure de France

Quel a été l’élément déclencheur de l’écriture ?

Je suis tombée enceinte et au même moment la police juidicaire de Nanterre m’a convoquée pour une nouvelle audition. On m’a emmenée dans une salle noire avec un miroir sans tain et je devais reconnaître la personne qui m’avait violée quand j’avais 19 ans et il était là, ça m’a saisie de stupeur. Je m’apprêtais à donner la vie et là j’étais confrontée à la mort, parce que cette personne avait promis de me tuer, au fond de ce bois. Je me suis retrouvée dans une émotion impossible à décrire, mais ce qui était certain c’est que ce silence qui était une enclume, je ne pouvais plus le tenir plus longtemps. A cette violence, à cette brutalité, à cette sauvagerie, j’ai voulu opposer la poésie, la beauté, l’élégance, la pudeur. Il fallait que ce livre exprime l’espoir et l’envie de vivre que je portais en moi.

 

Patrice Franceschi- Photo JEAN-FRANÇOIS PAGA/GRASSET
  • Patrice Franceschi, S'il n'en reste qu'une, Grasset


Vous mettez en avant des femmes Kurdes. Y a-t-il une démarche féministe dans ce choix ?

La démarche de ces femmes est féministe : émanciper les femmes chez elles en Syrie mais aussi au Moyen-Orient à travers la démocratie, la liberté, l’égalité homme-femme, le respect des minorité et la laïcité. Et pour moi, ce roman est une manière de leur rendre hommage.

Comment êtes-vous allé chercher la matière ?

Il faut prendre des risques. Si vous ne voulez pas faire un roman avec une fiche Wikipédia, il faut aller sur le terrain de guerre. Si on croit en des idéaux, il faut accepter de jouer sa vie pour. Si ces femmes le font, pourquoi pas moi, pour une cause commune que je partage.

 

Lilia Hassaine- Photo FRANCESCA MANTOVANI
  • Lilia Hassaine, Soleil amer, Gallimard

Pourquoi et comment êtes-vous devenue écrivaine ?

J'étais très angoissée quand j’étaits adolescente, j’étais timide, j’avais du mal à m’exprimer, j’étais trop émotive pour ça. Les seuls moments où je me sentais bien, c'étaient les rédactions, où je pouvais écrire, me laisser aller à mes émotions, comprendre pourquoi j’étais autant mélancolique, structurer mes pensées. Ce qui est fou c’est qu’aujourd’hui on demande beaucoup aux écrivains de s’exprimer, et de grands écrivains comme Modiano a beaucoup de mal à s’exprimer.
L’un de mes personnages ne parle pas, comme si les silences de nos familles nous arrivaient, les non-dits dans la famille nous sont transmis, et l’écriture permet de se poser, faire le tri dans tout ça et trouver les mots justes. J’ai compris, parce que j’ai écrit ce livre, en me laissant prendre à mon propre jeu, qu’il y avait des non-dits dans la famille. Des choses qu’on sent malgré nous, qu’on porte, qui mettent du temps à monter.


 

Maria Pourchet- Photo RICHARD DUMAS
  • Maria Pourchet, Feu, Fayard

Peut-on considérer votre roman comme un Madame Bovary des temps modernes ?

Oui, quand on écrit sur des amours clandestines, on l’écrit avec Flaubert derrière soi. Et j’ai toujours été gênée par le peu de ressources qu’il supposait à Emma Bovary, j’aurais aimé que Flaubert imagine davantage de puissance dans le désir de sa personnage. Je voulais donc écrire un roman sur la liberté de mener son désir jusqu’au bout et d’y survivre.

Pourquoi alterner les points de vue entre Laure et Clément ?

Ce qui nous obsède dans l’histoire d’amour, c’est ce point aveugle de ce que pense l’autre. On est moins occupé à aimer profondément qu’à supposer ce qu’attend l’autre et s’y adapter. Le dispositif à deux voix montre donc cette projection de l’autre, dit le drame de la convergence impossible.
Ce dispositif demandait aussi à me mettre dans la peau de Clément pour que ce soit psychologiquement juste, donc il m'a permis de poser à des amis et des ex, des questions qui me taraudaient. Des questions qu'on rêve de poser pour comprendre ce qui se passe dans la tête des hommes !


 

Abel Quentin- Photo OLIVIER DION
  • Abel Quentin, Le voyant d'Étampes, L'Observatoire


Dans une interview, vous avez cité Milan Kundera, qui disait que l’humour rend tout ce qu’il touche ambigu. Avez-vous utilisé l’humour comme une arme ?

Absolument. Le roman est un lieu d'ambiguïté, où les vérités s’entrechoquent, entrent en conflit, et c’est au lecteur de se laisser troubler et d’en choisir une. L’humour crée justement une distance qui invite le lecteur à se demander : “Est-ce que l’auteur se moque de son propre personnage, est-ce qu’il l’aime ?”

 

Louis-Philippe Dalembert- Photo MARCO CASTRO
  • Louis-Philippe Dalembert, Milwaukee Blues, Sabine Wespieser. Raconte à travers le personnage d'Emmett l'histoire de l’afro-américain George Floyd, tué par un policier le 25 mai 2020 lors de son arrestation.


Votre livre est paru après le mouvement Black Live Matter. Quel impact aimeriez-vous avoir ?

J'aimerais que le livre permette ne serait-ce qu’à deux, quatre personnes d’être plus tolérantes, d’aller vers les autres. Faire parler de la question de la discrimination.

Imaginez que vous assistez à l’arrestation d’Emett. Qu’auriez-vous fait ?

Je pense que j’aurais fait ce qui a été fait : prendre la scène en vidéo sur mon téléphone et diffuser sur les réseaux sociaux pour que ces faits-là ne se répètent pas ou de moins en moins.

 

François Noudelmann
  • François Noudelmann, Les enfants de Cadillac, Gallimard

Quel a été le passage le plus difficile à écrire ?

Sur mon père, c’est lui qui m’a élevé. Ca me paraissait impudique, de raconter que je dormais dans le même lit que lui… Mais j’ai réussi à le faire, car c’est intéresant de raconter ce que c'est de vivre avec quelqu’un qui n’a pas fait d’école et de vivre à l’écart. J’en ai fait un peu quelque chose de sociologique.

 

Anne Berest- Photo MARIE MAROT / GRASSET
  • Anne Berest, La carte postale, Grasset


Avez-vous vraiment reçu cette carte postale ou est-ce un ressort fictionnel pour raconter l’histoire de vos ancêtres ?

Je l’ai vraiment reçue, enfin ma mère. J’ai écrit “roman” sur la couverture, mais il aurait fallu écrire “roman vrai”. Ce qui est arrivé à mes ancêtres, tout est vrai, j’ai fait appel à un détective, je suis allée dans le village où ma famille a été arrêtée, j’ai demandé à un historien de relire le livre pour qu’il soit irréprochable... Là où j’ai fait mon travail de romancière, c’est dans ma façon de raconter les événements, de les mettre en scène.

Pourquoi avoir chosi d’écrire un roman ?

J’avais besoin que ces gens, à qui on a pris la vie, revivent.

 

Mohamed Mbougar Sarr- Photo ANTOINE TEMPE?
  • Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey


Une citation dit qu’un bon livre est un livre qu’on ne peut résumer.

Ce qui peut sembler important pour moi peut ne pas l’être pour un autre. Donc résumer un livre, c’est le réduire.

D’où vous est venue l’idée de découper votre livre en deux parties et en biographème ?

Le biographème, c’est raconter l’histoire d’une personne par des faits mineurs, anecdotiques. Quelqu’un comme Balzac, que j’aime beaucoup, croyait beaucoup en ça : on connait mieux une personne en voyant la manière dont ils s’habille ou parle plutôt qu’en voyant ce qu’ils accomplit. Le romancier essaie de saisir quelque chose qui échappe, très rapide mais qui dit beaucoup de choses.

Lisiez-vous beaucoup quand vous étiez adolescent ?

Oui et c’est la partie de ma vie où j’ai le plus lu. C’est un âge d’ouverture absolue. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Ça allait des romans à des essais, à des choses que je ne comprenais pas mais que je lisais tout de même car j’aime les mots, la façon dont les écrivains construisent leur univers. C’est l’expérience d’être une éponge et d’être imbibé d’un océan de textes. L’acte de lire est plus important par rapport à l’écriture. Lire me rend plus heureux que l’écriture.

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