Polémiques

Séparer l'œuvre de l'auteur (1/2)

Gisèke Sapiro

Séparer l'œuvre de l'auteur (1/2)

Une poignée de penseurs hexagonaux et beaucoup de clients du café du commerce imitent les pires campus américains qui dénoncent la supposée « appropriation culturelle » expurgent les classiques et déboulonnent toutes les statues au rythme de la Cancel Culture

J’ai souvent parlé ici même, avec grand bien, des livres de Gisèle Sapiro, qui est directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS, et ce depuis son très dense essai consacré La Guerre des écrivains, 1940-1953  (Fayard), publié en 1999.

Les travaux de Gisèle Sapiro sur l’histoire culturelle et politique française l’ont conduite à signer entre autres Les Ecrivains et la politique en France, De l'affaire Dreyfus à la fin des années 1960 (Seuil) et bien d’autres volumes aussi imposants que passionnants car plongeant dans la matière historique. Et elle vient de superviser un Dictionnaire International Bourdieu (CNRS) que je n’ai pas encore pu lire.

Las, le travail de Gisèle Sapiro semble avoir évolué dangereusement. En 2011, elle signait La responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXIe siècle (Seuil). Mais, cette même réflexion est ressortie en poche en 2020 dans une version condensée sous le titre Des mots qui tuent. La responsabilité de l'intellectuel en temps de crise (1944-1945) (Seuil, Points), ce qui montre un glissement net. Et elle vient de livrer un bref (pour ne pas dire rapide et facile ?) Peut-on dissocier l'œuvre de l'auteur ? (Seuil), qui, au final, donne raison à la morale des tweets et des anathèmes faciles. 

On l’aura compris, le propos de Gisèle Sapiro est toujours subtil et intelligent, mais bien inquiétant. Il faut admettre que la quatrième de couverture de Peut-on dissocier l'œuvre de l'auteur ? son laisse entrevoir la pente glissante qui laisse les sentiments personnels prendre le pas sur le goût de la littérature : « Loin de l'invective, ce court essai entend mettre en perspective, historique, philosophique et sociologique, cette question, en analysant les prises de position dans ces "affaires". Mais loin du "tout se vaut", il tranche, offrant à chacun les moyens de cheminer intellectuellement sur un terrain semé d'embûches ».

Gisèle Sapiro y évoque en vrac le Nobel attribué à Peter Handke, les César à Roman Polanski, le « passé nazi de grands penseurs du XXe siècle, à commencer par Heidegger » ou encore « l'inscription d'un Céline ou d'un Maurras au livre des commémorations nationales » avec une logique désarmante quand elle provient d’une intellectuelle éprouvée. 

« Appropriation culturelle » et Cancel Culture

La réponse au titre de son livre me parait toujours - et même encore plus après lecture - évidente ; sauf à vider nos bibliothèques en en retirant illico les romans du collabo Céline, de toutes les fictions (pour enfants et adultes) du pédophile Lewis Carroll, des poèmes de l’assassin François Villon, des récits du voleur Malraux, de la prose du voleur Jean Genet, etc.

Rappelons que les esprits bien-pensants sont déjà nombreux qui veulent désormais censurer des créations culturelles au motif que leurs auteurs, voire leurs interprètes, auraient eu un comportement répréhensible, voire moralement blâmable ou odieux.
Une poignée de penseurs hexagonaux et beaucoup de clients du café du commerce imitent les pires campus américains qui dénoncent la supposée « appropriation culturelle » expurgent les classiques et déboulonnent toutes les statues au rythme de la Cancel Culture

Cette nouvelle morale ne considère plus comme nécessaire de distinguer les œuvres - et les interprétations des œuvres livrées par les musiciens et les acteurs - de leurs auteurs. A filer cette pente, aucun des films de Roman Polanski - quel que soit leur propos -, ne serait plus programmable. La rétrospective que lui a consacré la Cinémathèque française s’est déroulée sous les huées de manifestants violents. La cérémonie des César a tourné à la mascarade, à la suite de la sortie tumultueuse de son très intelligent film sur l’affaire Dreyfus qui aurait dû être montré à tous les élèves de France.

Les exemples récents sont nombreux et affligeants, sans même parler de Bertrand Cantat - qui inspire peu la sympathie mais a purgé sa peine et donc « payé sa dette ».  Kevin Spacey est ainsi éradiqué de la série House of Cards comme de All the money of the world, un film de Ridley Scott, qu’il avait déjà tourné et au sein duquel il a été remplacé a posteriori, comme dans une production stalinienne…

Boycotts

L’immense acteur qu’est Alain Delon (le même qui tient des propos plus que réactionnaires) a failli ne pas être récompensé à Cannes pour sa carrière. Il s’est certes vu remettre dimanche 19 mai 2019 une Palme d’honneur pour l’ensemble de sa carrière cinématographique. Las, une pétition en ligne lancée aux États-Unis, est venue ternir la fête. Elle appelait le festival à ne pas célébrer le célèbre acteur désigné comme « raciste, homophobe et misogyne » (« This Racist, Homophobic and Misogynistic Actor Will Be Honored at Cannes » était-elle titrée en affichant une photographie représentant la star).

L’actrice Salma Hayek a fait savoir qu’elle boycotterait la cérémonie, tandis que l’écrivain Bret Easton Ellis fustige les dérives d’une certaine gauche américaine. Jack Lang a très justement invoqué le retour d’une forme de maccarthysme.
De fait, la pétition visant Alain Delon était inacceptable. L’affaire serait encore plus grave si l’on voulait censurer une œuvre, mais le fait de s’opposer à une décoration au motif que l’interprète d’une œuvre serait moralement indigne reste consternant. 

Le cinéma est pourtant le milieu par excellence dans lequel on doit pouvoir séparer le réel de l’imaginaire, la personnalité de l’acteur et son talent à l’écran. Prisonnier de ces nouvelles censures, le cinéma ne sait tout simplement plus rêver : être acteur, n’est-ce pas pourtant devenir autre chose que sa propre vie ? 

Woody Allen voit les appels au boycott se multiplier : ses films sont stigmatisés et les plus grands éditeurs américains ont, en ce printemps 2020, retoqué ses mémoires. 

Jean-Claude Brisseau a été déprogrammé de la Cinémathèque. Le cinéaste est décédé le 11 mai 2019, et, dans nombre de nécrologies qui lui ont été consacrées, a surtout figuré le rappel des affaires de mœurs pour lesquelles il avait été  mis en cause.

Or, ce qui compte, en premier lieu, à mes yeux d’auxiliaire de justice attaché à un État de droit, c’est de savoir si ces œuvres posent des problèmes juridiques, par leur contenu. Sauf à ne pas avoir vu une filmographie cachée, les œuvres de Polanski ou de Woody Allen sont loin d’être illicites.

Cette logique de séparation doit continuer de prévaloir et explique pourquoi les croutes peintes par Hitler peuvent être vendues aux enchères, aussi répugnantes peuvent nous paraître les motivations des collectionneurs du Führer.
 
(à suivre)
 

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités