Entretien

Julien Lefort-Favreau : « Les indépendants ont un rôle d'éclaireur »

Julien Lefort-Favreau. - Photo DR

Julien Lefort-Favreau : « Les indépendants ont un rôle d'éclaireur »

Entretien avec le professeur de littérature française et d'études culturelles à l'Université Queen's (Kingston, Canada) et auteur du Luxe de l'indépendance (LUX/Futur proche).

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Par Cécilia Lacour,
Créé le 05.05.2021 à 08h00,
Mis à jour le 05.05.2021 à 08h50

Comment définissez-vous l'indépendance ?

J'identifie trois pôles d'indépendance. En France, l'indépendance est liée à des valeurs esthétiques. L'indépendance esthétique est le choix de constituer un catalogue qui ne soit pas en adéquation avec les goûts présumés du public. Le deuxième pôle est l'indépendance économique et le dernier correspond à l'indépendance idéologique. Des éditeurs d'essais comme La Fabrique, Agone ou Syllepse revendiquent une indépendance idéologique que nous pourrions appeler une « édition de combat » explicitement politique. Ces pôles se croisent parfois, mais pas de manière systématique.

Concernant l'indépendance économique, peut-on réellement être indépendant quand on appartient à un grand groupe ?

L'éditeur et auteur André Schiffrin parlait d'indépendance de compromis. On le voit avec Verticales ou P.O.L qui ne font pas de compromis sur la qualité de leur catalogue alors qu'ils appartiennent à Gallimard. Malgré leur faible rentabilité, Gallimard doit considérer qu'ils sont importants dans son écosystème. Cette forme d'indépendance peut être une bonne solution. Les indépendants trop lourdement handicapés par des tâches administratives ou commerciales peuvent mourir. Si ces services sont assurés par un groupe sans pression sur le catalogue ou la rentabilité commerciale, cela peut être un bon compromis d'indépendance.

Dans Le luxe de l'indépendance, vous écrivez « son insuffisance définitionnelle nuit à une réflexion commune par ailleurs urgente, compte tenu des dangers qui menacent le monde du livre » mais qu'il « n'est ni souhaitable ni possible de la stabiliser définitivement »...

Il ne faut pas s'arrêter à des discussions sémantiques mais se demander à quoi sert l'indépendance. Le mot « indépendance » devrait recouper un ensemble de réalités différentes. Définir l'indépendance est essentiel mais il faut se demander pourquoi on veut la définir, les résultats qu'on souhaite obtenir et les actions qu'on cherche à accomplir. L'indépendance sert à quelque chose si elle permet d'obtenir des résultats concrets. Par exemple, le prix unique que vous avez en France est avant tout un combat qui a été mené par les indépendants, avec Jérôme Lindon, le directeur des éditions de Minuit, au premier rang.

Quel est le rôle des indépendants ?

Si Amsterdam et leur Revue internationale des livres et des idées n'avaient pas existé, aurait-on eu accès à toutes ces traductions de textes de sciences humaines et sociales ? Qui s'occupe des traductions, des littératures queer ou autochtones ? Je ne dis pas que les grands groupes ne peuvent pas aborder ces sujets mais le rôle des indépendants est de mettre en valeur des textes qui n'ont pas forcément une rentabilité immédiate. Les indépendants ont un rôle d'éclaireur, ils peuvent éditer des livres a priori pas rentables mais qui ont une importance culturelle, une influence dans le champ des idées et peuvent être prescripteurs. Le marché éditorial a un effet uniformisant, on ne peut pas s'appuyer que sur les plus gros joueurs pour garantir une production éditoriale hétérogène.

Vous écrivez également que « la plasticité de la notion l'expose à des usages variés, voire à une récupération ». Existe-t-il un marketing de l'indépendance ?

Tout à fait ! Je parle d'independence washing. L'indépendance s'est détachée des pratiques professionnelles pour devenir un élément de discours, une manière de se présenter. Elle devient une valeur liée à un ensemble d'autres valeurs comme la vocation ou la passion, lesquelles sont revendiquées par quasiment tous les joueurs. L'indépendance a pris beaucoup d'importance dans le champ éditorial. Mais plus c'est le cas, plus elle est susceptible de perdre de son tranchant politique. 


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