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Les bonnes feuilles du « Luxe de l’indépendance »

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Les bonnes feuilles du « Luxe de l’indépendance »

Lux publie le 4 mars Le luxe de l’indépendance de Julien Lefort-Favreau, une réflexion sur la notion d’indépendance en édition, mais aussi en librairie.
 

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Par Pauline Gabinari,
Créé le 02.03.2021 à 14h31,
Mis à jour le 02.03.2021 à 17h29

Marché dans le marché, marginalité, exigence formelle ou engagement politique, l’indépendance éditoriale se manifeste à travers de nombreuses voix et voies. La liant à la liberté d’expression, Julien Lefort-Favreau, explique et démontre comment elle lutte sans cesse avec les injonctions économiques que le monde actuel lui impose. Livres Hebdo a sélectionné les bonnes feuilles de cet essai à paraitre chez Lux le 4 mars.  
 
  • Être indépendant au XXIème siècle 
« De quoi faut-il s’affranchir en tant qu’éditeur, au juste ? Au XIXe siècle, en sol français, c’entait indéniablement du clergé́ ou du pouvoir ; durant la guerre d’Algérie, de l’autoritarisme gaulliste ; au Québec, dans les années 1960, il fallait fonder des institutions laïques et publiques pour rompre avec Duplessis.» 

« Qu’en est-il maintenant ? Est-il suffisant de conspuer Amazon ? Probablement pas. Comme je le disais plus haut, Amazon a la capacité de tout récupérer, allant même jusqu’à vendre le pamphlet Contre Amazon de Jorge Carrión. Et les atteintes à l’indépendance dépassent, et de loin, la seule action d’Amazon. C’est tout un écosystème qui est à revoir : des moyens de production aux moyens de diffusion, des façons de penser et d’écrire jusqu’aux habitudes de lecture.»
 
  • La scission bourdieusienne : création de l’indépendance éditoriale 
« En France, au cours du XIXe siècle, la littérature s’affranchit graduellement des tutelles idéologiques et économiques que sont l’État et l’Église afin de se constituer en champ autonome. La croissance du lectorat […] offre en effet de nouvelles possibilités pour les écrivains et leurs éditeurs, mais nombreux sont ceux qui critiquent un nouvel asservissement, une inféodation aux valeurs du commerce.»
 
« C’est ce que Bourdieu appelle la « scission du champ littéraire », qui se partage alors entre un pôle de grande production, épousant plus aisément les goûts du public, et un pôle de production restreinte, soit l’ensemble des textes s’adressant à priori à un public limité, et que leurs valeurs avant-gardistes confinent à une relative marginalité.» 
 
  • La question de la subvention 
« Dans le contexte français, la subvention est vue comme une entrave à l’indépendance. En France, le CNL offre des subventions ponctuelles aux auteurs, traducteurs, libraires, bibliothécaires et aux éditeurs de livres et de revues. Dans le système canadien, les subventions aux éditeurs sont attribuées au fonctionnement et garantissent l’indépendance face aux grands groupes d’édition anglo-saxons pour le Canada anglais, et français pour le Québec.»
 
  • La force politique de la librairie 
« Pour défendre la librairie indépendante contre le commerce en ligne et ses autres concurrents déloyaux, on peut être tenté d’adopter une posture benjaminienne nostalgique de la flânerie entre les rayons, mais il faut résister à une rhétorique qui confine au fétichisme ou, du moins, éviter de s’y complaire, pour affirmer activement la force poli- tique de la librairie.» 
 
« Il convient notamment de démontrer en quoi la disparition des librairies de la trame urbaine est un symptôme inquiétant qui relève des transformations du capitalisme et qui affecte l’ensemble de la société, au-delà des industries culturelles. La librairie est un lieu de tension entre avant-garde progressiste et distinction bourgeoise symbolique. Mais cet apparent paradoxe ne saurait camoufler une évidence, un lieu commun, qu’il faut pourtant répéter : la librairie indépendante constitue un maillon indispensable de la chaîne du livre.»
 
  • Gentrification des quartiers : Disparition d’une marginalité propre à l’indépendance 
« Dans l’excellent Against Creativity, le géographe Oli Mould s’en prend à la notion même de créativité, selon lui pervertie par le néolibéralisme, et démontre que la gentrification « créa tive » n’est qu’une autre forme d’hygiénisation des centres urbains, finissant ironiquement par brimer les initiatives citoyennes.» 
 
« Pour le dire crûment, lorsque la gentrification n’a plus besoin de la culture, elle l’élimine des quartiers qu’elle a conquis grâce à elle. Plus que les artistes, les membres de la soi-disant classe créative sont les véritables soldats de la gentrification, et ceux-ci ont besoin de culture, mais certainement pas d’art : c’est du divertissement qu’ils exigent, pas des réflexions sur les rapports de force, ni des expressions d’identités subalternes, ni des formes radicales au potentiel commercial faible.» 
 
  • André Schiffrin : observateur des mutations éditoriales 
« Ce que Schiffrin raconte dans ses livres, c’est le récit de la désintégration de l’indépendance. D’abord de la sienne comme éditeur, puis, plus largement, de l’indépendance éditoriale au sein de groupes qui, jusque-là, garantissaient une forme de liberté. Et de manière générale, de l’indépendance intellectuelle, à mesure que la censure économique érode la liberté d’expression.» 

« Schiffrin réussit toutefois à recouvrer son indépendance en 1992, lorsqu’il fonde The New Press avec Diane Wachtell, une ancienne collègue de Pantheon Books. Cette nouvelle maison adopte le modèle financier de la télévision ou la radio publiques américaines, Public Broadcasting Service (PBS) et National Public Radio(NPR), qui dépendent de dons privés gérés par une fondation responsable de maintenir la distance par rapport aux conglomérats médiatiques.»
 
  • P.O.L : l’exigence littéraire soutenu par un groupe éditorial
« Avant La douleur de Duras en 1985, les auteurs qu’il (Paul Otchakovsky-Laurens) publie sont relativement inconnus, et c’est donc par une absence de compromis qu’il prend sa place dans le monde de l’édition ; c’est en bâtissant lentement et patiemment un catalogue exigeant qu’il trouve son public.» 

« Selon Otchakovsky-Laurens, les rares périodes où il a été majoritaire dans l’actionnariat de sa maison ont été celles où il était le plus précaire et, dit-il en 2010, « jamais [il ne s’est] senti aussi indépendant » qu’après avoir réduit sa part à 11 % du capital. L’appartenance à un grand groupe n’est donc pas pour lui incompatible avec l’indépendance. La question adéquate, dans le cas qui nous occupe, serait plutôt : comment l’indépendance économique affecte-t-elle l’autonomie artistique ? Sont-elles compatibles ? Faut-il en choisir une aux dépens de l’autre ? P.O.L opte pour une voie intermédiaire, celle de l’indépendance éditoriale qui s’inscrit néanmoins dans le cadre d’un grand groupe.»
 
  • La place de la pensée critique dans l’indépendance éditoriale 
« (...) L’éditeur n’est pas simplement le médiateur de textes existants, mais que de la structure éditoriale émerge également une pensée critique. Le métier d’éditeur est fondamentalement impur, car il est déterminé plus que tout autre par des tensions extérieures (les banquiers, les magistrats). Ces forces mettent sans cesse en péril l’autonomie artistique que l’éditeur défend, l’indépendance de son métier et des structures qu’il crée. De ce point de vue, la défense de l’indépendance éditoriale est aussi une quête critique : critique de l’autonomie de la littérature et de sa perte, critique de son asservissement à l’économie (symbolique, réelle), critique de notions esthétiques et de leur durabilité.» 
 

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