Politique

Le libraire, la crise et Monsieur le Maire

La mairie de Grenoble bataille pour empêcher la fermeture de la librairie Chapitre-Arthaud. - Photo A. Fischer/ville de Grenoble

Le libraire, la crise et Monsieur le Maire

Devant la défection de Virgin ou les fermetures programmées de neuf magasins Chapitre, les municipalités cherchent avec détermination à sauver les librairies de centre-ville. Mais au-delà des discours, elles restent mal armées pour entraver juridiquement ou économiquement des cessations d’activités.

 

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Par Cécile Charonnat ,
Créé le 11.10.2013 à 19h48 ,
Mis à jour le 14.04.2014 à 17h52

Michel Destot y croit dur comme fer. Il pourra empêcher la fermeture de la librairie patrimoniale de Grenoble, Chapitre-Arthaud, qui figure pourtant au rang des points de vente que l’enseigne souhaite clore prochainement. « On va tout faire pour empêcher cette fermeture », assène le maire, qui a derrière lui les 35 000 signataires de la pétition réclamant le maintien de la librairie Grande-Rue. Fort de cet appui populaire, il a d’ailleurs obtenu le 23 avril un entretien avec le P-DG d’Actissia, maison mère de Chapitre, qui lui a alors assuré que le groupe « ferait tout pour trouver les meilleures solutions possibles qui assureront le maintien de l’activité ».

Selon Michel Destot, deux hypothèses se dessinent : celle du directeur, Jean-Christophe Cantin, qui est sur la piste d’un repreneur. Et celle, plus aléatoire, qui réunit une partie des salariés autour d’une Scop. En attendant, le maire affiche sa présence lors de chaque événement organisé par les salariés pour lutter contre la fermeture. Il a même participé dans le courant d’avril à un Harlem Shake, danse dégingandée et improvisée, devant le magasin. La mairie s’est également engagée à apporter sa logistique pour un concert de soutien encore en préparation.

A Toulouse, où la librairie Chapitre-Privat, tout aussi emblématique, risque de passer aux mains d’un marchand de vêtements, la mairie affiche le même volontarisme. « On regarde toutes les façons qui permettraient de privilégier le maintien de l’activité librairie », assure Eric Fourreau. Et le conseiller chargé de la culture auprès du maire, Pierre Cohen, d’évoquer lui aussi les pistes d’une coopérative ou d’un « libraire toulousain » intéressé par l’affaire.

 

 

Interdit.

Pour autant, en dehors de tels discours et de leur capacité à alerter et à mobiliser les confrères politiques, l’action des maires, à Grenoble comme partout ailleurs en France, reste très limitée dans les faits. Contraints par le cadre légal, qui leur interdit de s’immiscer dans des affaires relevant du droit privé, ils ne peuvent qu’ouvrir leur carnet d’adresses et jouer les médiateurs entre libraires et acteurs extérieurs susceptibles d’apporter une aide économique ou juridique, comme des institutions publiques, souvent déjà connues des libraires, ou des financeurs privés. «Certes, leur appui est important, constate Simone Hisler, qui a racheté à l’automne 2012 la librairie Grangier à Dijon, fermée quelques mois faute de repreneurs. Mais il reste ensuite au libraire à réaliser toutes les démarches pour obtenir un quelconque prêt ou une subvention. Et c’est aussi lui qui va négocier tout seul auprès des fournisseurs. » Ce que tempère Guillaume Husson, délégué général du Syndicat national de la librairie (SLF) : «C’est déjà bien de mettre les acteurs concernés autour d’une table et de les pousser à agir et à trouver des solutions, mais les mairies manquent d’outils adaptés et efficaces pour aider une librairie en difficulté. »

 

 

 

Préemption.

Désarmées quand il s’agit d’empêcher une fermeture, comme le fut la ville de Besançon qui ne put contrecarrer, malgré ses efforts de conciliation, la disparition de Camponovo en novembre dernier, les municipalités et les communautés de communes, qui concentrent désormais l’essentiel des pouvoirs, disposent toutefois d’une petite marge de manœuvre pour implanter ou aider une librairie en cours d’exploitation (voir ci-contre). L’achat de locaux par les mairies, de gré à gré ou via la préemption, qu’elles louent ensuite au libraire à un prix inférieur de 10 à 20 % à celui du marché, se révèle la méthode la plus simple. Elle est d’ailleurs largement utilisée à Paris, où la Sémaest a permis ainsi l’implantation d’une quinzaine de librairies, dont une bonne douzaine dans le Quartier latin, et pérennisé l’activité d’une dizaine d’autres. Reste que dans une grande ville où la pression foncière est forte, la méthode a ses limites (voir ci-dessous).

 

A Aubervilliers, le même dispositif a davantage porté ses fruits. L’enseigne Les Mots passants est logée depuis 2001 dans un local de 90 m2 en plein centre-ville que la mairie loue pour 2 600 euros TTC par trimestre. Cette aide, accompagnée d’un système de bons d’achats d’une valeur de 7 ou 9 euros édités à Noël par la Ville pour les enfants du personnel et valable uniquement aux Mots passants, a contribué au succès de la librairie. « Sans ce loyer modéré, nous n’aurions aujourd’hui plus aucune marge de manœuvre », assure Isabelle Tingry, cofondatrice des Mots passants. Dans la même optique, mais avec des outils différents, Parthenay a offert à ses porteurs de projet un accompagnement sur mesure et un appui financier original qui a permis à L’Antidote de voir le jour confortablement (voir p. 15).

Autre moyen qui reste largement accessible aux communes, associer les libraires locaux aux manifestations culturelles et assurer une partie de leur communication, « en faisant connaître aux autres institutions la qualité des services rendus par une librairie », souligne Sylvain Daniel, qui a racheté L’Apostrophe à Epernay en 2008 avec Ernest Centofanti. Malin, le libraire note également que « les mairies ont plus de facilité à aider une association qu’un commerce». Les Amis de L’Apostrophe devrait donc rapidement voir le jour. A Dijon, outre le rôle de médiateur joué lors de la reprise chaotique de la librairie, la Ville a tenu à «conserver les marchés que Grangier détenait. Cette fidélité nous est maintenant précieuse », signale le directeur de la librairie, Christophe Fressy. Plus rare, parce que très spécifique, une mairie peut également engager une procédure « d’intervention volontaire » auprès du juge des loyers commerciaux lorsqu’une librairie entre en conflit avec son propriétaire à propos du loyer. Un dispositif dont a bénéficié en 2011 Siloë-Jouanaud à Toulouse, menacée par une augmentation de plus de 70 % de son loyer. « Il s’agit alors de témoigner devant le juge que l’activité de la librairie va au-delà du commerce, que le pan culturel relève du vivre-ensemble », explique Eric Fourreau. Dissuasive, l’action de la mairie a permis aux deux parties de trouver un accord et d’éviter les tribunaux.

Toutefois, les dispositifs existants restent délicats juridiquement et lourds à manipuler quand ils ne sont pas, à l’image de la préemption des baux commerciaux, quasi impossibles à appliquer. Demandé par les maires, introduit en 2007 par les décrets d’application de la loi en faveur des PME votée en 2005, dite loi Dutreil, ce droit permet aux mairies de préempter les baux commerciaux et fonds artisanaux et de commerce dans un « périmètre de sauvegarde du commerce d’artisanat de proximité » qu’elle aura délimité. Séduisant sur le papier, ce levier s’est révélé «lourd administrativement, fragile juridiquement et ruineux économiquement », proteste Eric Osmond, directeur du cabinet de Lyne Cohen-Solal, chargée du commerce à la Mairie de Paris. Une fois le bail acquis, la commune doit en effet payer le loyer dès le premier mois et a deux ans pour le rétrocéder à un commerçant. « Comment trouver un libraire qui puisse débourser un loyer que rien ne garantit puisqu’il est fixé par le propriétaire ?, s’insurge Eric Osmond. Même en vingt-quatre mois, ce n’est pas possible. Comme le législateur de l’époque n’a pas voulu trancher entre les intérêts des propriétaires, qui obtiennent ainsi une rente, et ceux de jeunes commerçants ou artisans disposant de peu de moyens pour s’installer, on en arrive à vouloir faire entrer un carré dans un rond. Tant qu’il n’y aura pas de modifications sensibles de cette loi, la Mairie de Paris ne l’appliquera pas. »

 

 

Comme les cinémas.

Adapter et renforcer les dispositifs juridiques des mairies, et plus largement ceux des collectivités, voilà un nouveau chantier que le Syndicat national de la librairie souhaite désormais pousser sur le devant de la scène. La thématique a déjà été explorée à Toulouse en 2012, où un séminaire a réuni professionnels, juristes et universitaires. A la mairie de Paris, François Brouat s’est vu également confier la mission «d’identifier de nouveaux leviers d’actions permettant de répondre à la dégradation de la situation économique des librairies ». Elle fera aussi l’objet le 3 juin d’un atelier lors des Rencontres nationales de Bordeaux, qui cherchera notamment à interroger « le rôle et le champ d’intervention des collectivités locales » en s’appuyant par exemple sur les dispositifs législatifs de classement de l’activité et de spécialisation des baux utilisés pour protéger les cinémas. « Une solution dont on rêve parce qu’elle serait terriblement efficace et permettrait de ne pas faire usage des deniers publics », se prend à espérer Eric Osmond. <

 

 

Parthenay : L’Antidote pour dynamiser le centre-ville

 

Convaincue qu’une librairie participe de l’intérêt général, la ville des Deux-Sèvres a largement contribué à l’implantation d’une structure indépendante dans son centre-ville. Ouverture samedi 25 mai.

 

Annaïg Le Dû et Stéphane Charrier.- Photo LIBRAIRIE L’ANTIDOTE

Orpheline de librairie depuis 2009 et engagée dans un vaste programme de reconquête de son cœur de ville, la municipalité de Parthenay (79) lance au printemps 2011 un appel à candidatures pour l’implantation d’une nouvelle librairie indépendante. « Le fait que Parthenay n’ait plus de librairie nuit globalement à l’image de la ville. Par son activité commerciale, une librairie participe de la vie culturelle du territoire, au même titre que les associations culturelles, la médiathèque et le milieu scolaire. C’est donc une entreprise qui, par son activité marchande, concourt à l’intérêt général », justifie la mairie.

Deux ans plus tard, le projet aboutit, avec à sa tête Annaïg Le Dû et Stéphane Charrier, deux professionnels chevronnés qui œuvrent depuis huit ans dans diverses libraires de l’ouest de la France. Installée dans la rue la plus passante de Parthenay, L’Antidote ouvre ses portes ce samedi 25 mai. Sur 110 m2, la boutique propose une gamme de papeterie et une offre généraliste en livre de 6 500 références. A terme, la librairie devrait accueillir 10 000 à 12 000 titres. D’un coût total d’environ 170 000 euros, le projet a été financé par un prêt bancaire et des aides de la Drac (8 000 euros) et de la Région (22 000 euros), ainsi que par un prêt à taux zéro de l’Adelc de 14 000 euros. « Mais surtout, nous n’aurions pas pu réussir sans l’implication de la mairie », insiste Stéphane Charrier.

Les services municipaux se sont effectivement mobilisés pour accompagner les candidats dans leurs démarches. « Ils ont joué un rôle de médiateur, nous mettant en relation avec les interlocuteurs idoines, économiques et culturels. Ils ont aussi largement contribué à notre recherche d’emplacement et nous ont mis sur la piste d’aides pour l’amélioration de l’habitat », précise le couple, qui a choisi d’acheter le bâtiment qui accueille la librairie et leur logement.

 

 

Une convention de prestations culturelles.

Pour les aider à se faire connaître et à trouver leur place au sein de la vie culturelle de la commune, Parthenay prend également en charge l’inauguration de la librairie, programmée pour le 24 mai au soir. Mais, et c’est plus original, Parthenay a décidé de s’engager financièrement auprès de L’Antidote en établissant une « convention de prestations culturelles ». Valable deux ans, délicat à mettre en place juridiquement (voir p. 13), ce dispositif permet de soutenir à hauteur de 15 000 euros la programmation culturelle de la librairie. « En échange, nous devons apporter notre pierre à l’édifice culturel municipal, en assurant notamment la présence physique du livre lors de manifestations et en les relayant dans le magasin », explique Stéphane Charrier. « Cette formule n’est possible que parce que la librairie est un commerce particulier qui comporte un pan culturel, ajoute Nicole Lambert, adjointe au service de l’urbanisme et du commerce de Parthenay. Mais à nous de consacrer à L’Antidote tous nos moyens pour que ces professionnels, qui ont l’amour du livre chevillé au corps, réussissent. » Et qu’ils parviennent à réaliser leur prévisionnel, fixé à 250 000 euros la première année. <

 


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