Sophie Talneau : “Skype est devenu mon ami” | Livres Hebdo

Par Michel Puche, le 18.04.2020 à 11h00 Journal du confinement

Sophie Talneau : “Skype est devenu mon ami”

Sophie Talneau - Photo DR.

Trentième épisode du Journal du confinement de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Sophie Talneau, romancière et animatrice d'ateliers d'écriture.

« Je m'appelle Sophie Talneau, je suis romancière et scénariste. En ce moment, je termine l'écriture de mon roman mais l'activité me semble encore plus solitaire que d'habitude. Heureusement, je continue à animer des ateliers d'écriture, virtuellement. Chaque soir, peu après 18 heures, je viens lire le témoignage du jour d'un confiné, sur le site de Livres Hebdo,  alors je m'y suis mise...
 
Depuis quelques années, j'anime des ateliers d'écriture de romans à l'Association La Plume et le Clavier, à Nantes. Pendant deux ou trois ans, mes élèves écrivent leur roman. Vingt et une histoires. Vingt et une sensibilités plus la mienne qui se retrouvent pendant trois heures, une fois par mois, autour d'une table, délicieusement déconfinées.
 
Celles et ceux qui ont participé à un atelier d'écriture le savent, nous partageons bien plus que l'amour de la littérature. Un atelier est un petit monde. Quand le confinement s'est imposé à nous, les ateliers ont d'abord été suspendus puis le conseil d'administration et les animateurs ont décidé de proposer des ateliers virtuels, très bien accueillis par les adhérents. L'association - qui propose également des ateliers jeux d'écriture, écriture théâtrale, autobiographie et nouvelles - a ainsi l'opportunité de continuer son activité presque comme si de rien n'était. Ce qui signifie que sur le plan financier, rien ne change. Mes revenus étant strictement identiques à ceux de l'année dernière, je ne solliciterai pas les aides du CNL et de la SGDL.

Des élèves skypophiles
 
Depuis la fin des ateliers présentiels, je ne prends plus le tramway pour me rendre à l'autre bout de la ville. Que sont devenus mes congénères ? Il paraît que des canards nous ont remplacés sur les places, dans les rues. Je ne cherche plus mes clés ou mon pass au fond de mon sac car je n'ai plus de salle à ouvrir. Mais je n'ai pas tout perdu car Skype est devenu mon ami. Lectrice au CNC, j'avais fait l'expérience d'une commission par vidéo-conférence, au tout début de notre période de réclusion à durée indéterminée, fin mars. Les deux heures de réunion s'étant bien passées, je me jette à l'eau la semaine suivante et préviens mes élèves : on se revoit bientôt par écran interposé.
 
Ils écrivent. Si pour certains l'enfermement bride l'imagination, d'autres, qui ont enfin du temps libre, noircissent des pages et des pages. Les textes arrivent jour après jour. Une de mes élèves m'envoie un mail : "Sophie, je l'ai chopé. Je suis épuisée. J'ai eu très très peur. Prends soin de toi." Je prends un coup sur la tête.

Avant chaque atelier, je n'en mène pas large. Et si à l'heure et au jour prévus la technique coince, qu'est-ce que je fais ? Finalement, les visages s'affichent, on règle les problèmes de sons, de vidéos. Certains toquent (virtuellement) à la porte du groupe. Mes élèves skypophiles savent ouvrir les lieux mieux que moi. C'est parti.

Recharger ses batteries

Je suis seule dans mon salon, mais reliée, connectée comme jamais. Etrange sensation. Les silences virtuels sont plus énigmatiques que ceux du monde d'avant car je ne sais pas les décrypter : et si je les avais tous perdus ? A l'heure de la pause, souvent agrémentée de petites choses à grignoter ou d'une bouteille de cidre (qui a dit que Nantes n'est pas en Bretagne ?), pas de pause. La convivialité en prend un coup. Je trace. La batterie de mon portable se décharge à toute vitesse. Difficile de me déplacer pour trouver une prise car j'ai des papiers partout sur mon bureau. Soudain, les visages disparaissent. Je n'ose pas toucher au moindre bouton de peur de tout arrêter. Je parle dans le vide, face à un écran froid, muet, vaguement inquiétant mais je sais qu'ils sont là, derrière, en face, quelque part. Petit bip : il vous reste 15%  de batterie ; je suis dans le rouge. Gloups. Les bavardages traditionnels sont remplacés par des blagues virtuelles que je vois passer sous forme de textos. Des smileys s'affichent dans tous les sens, une photo de groupe apparaît, un chien aboie chez quelqu'un, le bruit d'un aspirateur, le livreur de fruits et légumes qui sonne à la porte... Atelier virtuel = bazar organisé. Amateur d'une discipline rigoureuse s'abstenir.
Finalement, tous les textes sont passés en revue, chacun a le temps de s'exprimer, de donner son avis. Ouf !
 
Il est  21 h, nous raccrochons. Merci pour ce moment, mes chères Plumes. Moi aussi, je vais recharger mes batteries. Vivement le déconfinement ! »

Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à: confinement@livreshebdo.fr
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