Entretien

Pour 2022, Anne Martelle veut "un plan d'ampleur pour soutenir l'emploi en librairie"

Anne Martelle, présidente du Syndicat de la librairie française. - Photo SLF

Pour 2022, Anne Martelle veut "un plan d'ampleur pour soutenir l'emploi en librairie"

De la reconnaissance des librairies comme "commerces essentiels" à l'adoption de la loi Darcos, en passant par le boom des reconversions vers le métier de libraire et par les tensions avec MDS, Anne Martelle revient sur cette première année "tonique" à la tête du SLF. Mais surtout, la présidente du syndicat alerte sur les risques liés à la fusion Hachette/Editis, "extrêmement dangereuse" pour la diversité éditoriale comme pour le travail des libraires. A quelques semaines du premier tour de l'élection présidentielle, elle présente en outre deux propositions aux candidats dont "un plan d'ampleur pour soutenir l'emploi en librairie".

Par Souen Léger
Créé le 02.02.2022 à 11h46 ,
Mis à jour le 06.02.2022 à 10h33

Livres Hebdo : Le 4 octobre 2020, vous étiez élue présidente du Syndicat de la librairie française. Quels ont été les moments forts depuis votre prise de fonction ?

Anne Martelle, directrice générale de la librairie Martelle à Amiens et présidente du SLF : Très vite, fin octobre, le second confinement a été instauré, impliquant une nouvelle fermeture des librairies, et ça a été de la folie ! Nous sommes montés au créneau pour demander la réouverture, sachant que nous étions armés et légitimes pour le faire puisque nous avions travaillé sur un protocole sanitaire. Puis il y a eu un engouement extraordinaire de nos clients, une mobilisation nationale pour la librairie et au final, en février 2021, la reconnaissance très attendue des librairies en tant que commerces essentiels. En début de mandat, c'est tonique ! Fin 2021, il y a eu un autre moment fort : le Parlement a adopté la loi Darcos qui introduit plusieurs dispositions favorables aux librairies, réclamées de longue date par le SLF.

Où en est-on justement dans la mise en œuvre de la loi Darcos, et notamment dans les négociations sur le tarif minimal de frais de port pour les commandes en ligne ?  

Nous en sommes encore aux premières étapes de discussion et nous espérons que les modalités d'application seront à la hauteur de l'ambition portée par les parlementaires, c'est-à-dire que le minimum de frais de port soit suffisamment incitatif pour que les libraires investissent davantage dans la vente en ligne. Autrement, la loi manquera complètement sa cible. In fine, c'est l'Arcep qui fixera le prix des frais d'envoi, je l'espère après consultation des différentes parties. Pour l'instant, nous n'avons pas été contactés par cet organisme mais nous avons eu un échange avec le ministère de la Culture sur le sujet.

Quel prix plancher permettrait de restituer de la marge aux libraires sur les expéditions de livres ?

Sachant qu'en moyenne un envoi coûte entre 7 et 8 euros à un libraire, le prix plancher serait de 3,50 euros afin d'en récupérer au moins la moitié.

La fin de l'année 2021 a aussi été marquée par les retards de livraison et par les restrictions de commandes du distributeur MDS pendant la période de pré-fêtes. Qu'avez-vous retenu de cet épisode de tensions ?

C'est toujours difficile pour un client d'avoir un fournisseur qui rencontre une catastrophe industrielle : c'est violent pour tout le monde. La seule chose que je déplore, c'est le manque de communication des équipes de distribution MDS, c'est-à-dire la partie logistique, envers les libraires et envers le syndicat, concernant leur situation et les délais de préparation de commande. Quand un fournisseur rencontre ce type d'accident, la moindre des choses c'est de se préoccuper de ses clients que sont les libraires et de faire en sorte que tout aille pour le mieux. 

Les librairies ont malgré tout fini l'année 2021 à + 20,4 % par rapport à 2020. Comment pérenniser cet engouement ? 

Nous sommes en train de réaliser une étude sur l'évolution des pratiques d'achat des clients et de leur perception des librairies que nous présenterons aux prochaines Rencontres nationales de la librairie, les 3 et 4 juillet prochains à Angers. Cela nous apportera un éclairage intéressant sur les ressorts de cet engouement et sur les actions à mettre en œuvre pour les inscrire dans la durée. Il faut comprendre ce qu'il s'est passé ! 

Que sait-on aujourd'hui de l'impact de la crise sanitaire sur les faillites ou au contraire sur les ouvertures de librairies ?

Nous n'avons pas en France ces statistiques. En revanche, selon l'Urssaf, le nombre de librairies est stable depuis une douzaine d'années. Par ailleurs, le phénomène récent le plus marquant est la multiplication des projets de création de librairie par des personnes en reconversion. Un sujet sur lequel nous allons travailler en vue des Rencontres d'Angers afin de savoir qui sont ces personnes en reconversion et pourquoi elles choisissent la librairie. Pourquoi, à 40 ans, quitter un métier où on gagne potentiellement beaucoup d'argent pour intégrer un métier qui a la plus faible rentabilité de tous les métiers de commerce ? C'est extrêmement intéressant, et surtout très enthousiasmant de voir ces personnes arriver dans l'univers de la librairie. Mais pour les quantifier, c'est encore trop tôt.

En 2021, les centres régionaux du livre ont en effet enregistré un nombre record de rendez-vous avec des porteurs de projets. Quant aux formations en librairie, elles sont nombreuses à afficher complet. Y a-t-il un risque de saturation du marché  ?

Il y  a de la place pour tout le monde parce qu'on n'a pas fait le plein de tous les lecteurs. Plus le tissu des librairies sera dense en France, mieux ce sera pour la profession et pour la diversité éditoriale.

Par ailleurs, comme vous l'expliquiez à Livres Hebdo en octobre 2021, "si nous n’avons pas les moyens d’augmenter durablement les salaires, beaucoup de libraires vont nous quitter". Est-ce un mouvement que vous observez déjà ?

Des libraires de qualité qui nous quittent pour aller travailler ailleurs, peut-être dans le secteur du livre mais en étant mieux payés, oui ça existe déjà. Parce que pour un libraire qui a une dizaine d'années d'expérience – à qui on demande d'être à la fois intellectuel, curieux, physique – le salaire ne dépasse pas en général les 1600-1800 euros. Pour garder nos salariés, il faut rendre les salaires plus attractifs ! Il y a des dialogues permanents au sein de notre branche mais il ne faut pas oublier que c'est l'éditeur qui fixe le prix du livre, donc c'est lui qui fixe la rémunération du libraire et de l'auteur. 

Quelles propositions allez-vous adresser aux candidats à l'élection présidentielle ? 

Nous menons justement une réflexion sur un plan d'ampleur pour soutenir l'emploi en librairie. Avec une rentabilité aussi faible que la nôtre, nous n'avons pas de marge de manœuvre pour proposer des augmentations salariales substantielles. C'est pourquoi, à nos yeux, ce plan devrait être alimenté par les pouvoirs publics mais aussi par nos fournisseurs via une remise minimale de 36% qui permettrait une meilleure rentabilité de l'entreprise. De son côté, le SLF s'engage à affecter l'ensemble des ressources dégagées à la rémunération des salariés, grâce à une revalorisation de la grille des salaires minimum au sein de la branche. Une autre proposition pour les candidats concerne la remise de 9% aux collectivités. Il est important que celle-ci soit progressivement abandonnée. D'après nos calculs, que nous avons présentés aux députés et aux sénateurs, cette mesure ne coûterait pas si cher que ça aux collectivités et permettrait aux libraires de retrouver tout de suite un peu d'oxygène.

Alors que Vivendi (Editis) s'apprête à prendre le contrôle de Lagardère (Hachette Livre), vous avez engagé une action contre cette fusion auprès des autorités européennes de la concurrence, avec le Syndicat des distributeurs de loisirs culturels et le Syndicat des libraires francophones de Belgique. Où en est-elle ?

Nous sommes au tout début de cette action qui est motivée par les risques que la position dominante des deux entités ferait peser sur l'économie des libraires et de l'ensemble des acteurs de la chaîne. C'est Isabelle Wekstein qui nous représente, une avocate qui connaît bien le sujet puisque nous avions travaillé ensemble en 2003 lorsque le SLF avait conduit, avec succès, une action contre le rachat de Vivendi Universal Publishing par Lagardère. Il s'agit d'une course de longue haleine, mais il est important que les pouvoirs publics français soient sensibles sur le sujet et comprennent qu'on ne peut pas travailler avec un fournisseur qui représenterait 50% à 70% de ce que nous voulons acheter.

Concrètement, quels sont les risques de cette fusion pour la librairie ?

Il y a tout d'abord un risque qui pèse sur la création éditoriale. On a vu dans d'autres exemples, notamment dans les médias, où des sujets sont shuntés, abandonnés... En ce qui concerne la librairie, c'est le dialogue avec ce super-diffuseur (Hachette Distribution et Interforum, ndlr) qui va être très compliqué. Comment négocier des conditions d'achat, c'est-à-dire de la remise, des conditions de transport, des conditions de diffusion comme le fait de rencontrer un représentant ou d'avoir des informations sur le programme ? Quand vous êtes un petit libraire, en région, et que vous négociez seul face à ce géant, vous n'êtes pas audible ! C'est une relation commerciale très déséquilibrée qui serait extrêmement dangereuse pour la suite du travail fait en librairie. Nous sommes donc très heureux de voir le SNE et plusieurs éditeurs dont Gallimard, Actes Sud et L'Ecole des loisirs, mais aussi des auteurs, monter au créneau contre cette fusion.

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