Pour son édition du centenaire, le jury du prix Renaudot doit départager mardi 3 novembre parmi les auteurs de sa sélection finale le successeur d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre, couronnée en 2025 pour Je voulais vivre (Grasset). L'occasion de revenir sur l'histoire de cette récompense née d’une plaisanterie entre journalistes, et qui s’est imposée au fil des ans comme un rendez-vous incontournable de la rentrée littéraire, cultivant sa réputation rebelle d’« anti-Goncourt ». D’Armand Lunel en 1926 à Adélaïde de Clermont-Tonnerre l’année dernière, son palmarès raconte un siècle d'histoire littéraire.
Un prix né sur un coin de table
La création du prix Renaudot tient à une scène presque fortuite. En 1925, alors que le jury du Goncourt délibère, comme le veut la tradition, au restaurant Drouant à Paris (IIe), un groupe de journalistes et critiques littéraires, attablés au comptoir, tentent de tromper l’ennui de cette attente. C’est alors que les journalistes Gaston Picard et Georges Charensol ont une idée : créer leur propre prix. De cette blague va naître, un an plus tard, le prix Renaudot, en hommage à Théophraste Renaudot, fondateur en 1631 de La Gazette, considérée comme le premier journal français.
Le prix Renaudot calque plusieurs codes du Goncourt : trois sélections dévoilées en septembre et octobre, un verdict rendu le premier mardi de novembre au restaurant Drouant, à Paris, et des jurés bénévoles. Les deux prix partagent également une valeur avant tout symbolique : le prix Goncourt s’accompagne d’un chèque de dix euros, tandis que le Renaudot ne prévoit aucune dotation financière.
Au fil des éditions, le Renaudot s’est construit une réputation d’« anti-Goncourt » : celle d'un prix plus imprévisible, qui n'hésite pas à distinguer des prétendants plus iconoclastes face à des auteurs confirmés. En 1992, il élargit son champ d’action et lance son prix des lycéens. S’ajoutent ensuite le prix de l’essai en 2000, et celui du livre de poche en 2009.
Armand Lunel, premier lauréat du Renaudot
Le tout premier prix Renaudot est attribué en 1926 à Armand Lunel pour Nicolo-Peccavi ou l’Affaire Dreyfus à Carpentras (Gallimard). Dans ce roman, Armand Lunel place l’intrigue au cœur d'une société française déchirée par l’affaire Dreyfus. Augustin Nicolo-Peccavi, commerçant aisé et antisémite convaincu, découvre qu’il descend lui-même d’une famille juive convertie au christianisme. Cette révélation bouleverse ses convictions et le mène à sa chute. Dans ce récit sur l’intolérance, à la fois satirique et tragique, Lunel explore les liens entre histoire personnelle et mémoire collective.
Pour célébrer le centenaire du Renaudot, L'Éditeur à part, maison fondée en 2022, a réédité Nicolo-Peccavi ou l’Affaire Dreyfus dans sa collection « Identités », en septembre 2026. Cette version augmentée s'accompagne d’une préface de Manuel Carcassonne, le directeur de Stock, et d’un avant-propos inédit.
Les premiers coups d’éclat du Renaudot
En 1932, le Renaudot réalise son premier coup d’éclat en consacrant Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (Denoël). Pressenti pour le prix Goncourt, l'œuvre du jeune Céline est finalement snobée par l’Académie à la surprise et à l’indignation générale. Le livre est immédiatement repêché par le jury du Renaudot, asseyant la réputation du prix comme un contre-pouvoir littéraire.
Après avoir couronné, entre autres, à Aragon et Roger Peyrefitte, le Renaudot refait parler de lui en récompensant La Modification de Michel Butor en 1957. Chef-d’œuvre du Nouveau Roman, entièrement écrit à la deuxième personne du pluriel, La Modification (Minuit) a bouleversé les codes de la structure romanesque et a permis au Renaudot d’affirmer son soutien aux avant-gardes littéraires. Depuis, le prix ne cesse de réaffirmer son esprit visionnaire, comme en 1963 en récompensant le premier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le Procès-verbal (Gallimard), écrit à l’âge de seulement 23 ans.
Suivront notamment Georges Perec en 1965 pour Les Choses (Julliard), Jean-Marc Roberts en 1979 pour Affaires étrangères (Seuil) ou encore Danièle Sallenave en 1980 pour Les Portes de Gubbio (Hachette).
Goncourt-Renaudot : chassé-croisé
Bien qu’il existe une certaine rivalité littéraire entre le Renaudot et le Goncourt, les deux grands prix d’automne gardent une sensibilité proche. Les deux jurys retiennent généralement les mêmes romans pour leurs sélections, mais aboutissent à des choix différents. De nombreux lauréats du Renaudot ont figuré sur les listes du Goncourt ; notamment Emmanuel Carrère pour Limonov (P.O.L) en 2011, David Foenkinos pour Charlotte (Gallimard) ou encore Gaël Faye pour Jacaranda (Grasset) en 2024. Tout comme de nombreux lauréats du Goncourt ont figuré sur les listes du Renaudot : Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut (Albin Michel) en 2013, ou Lydie Salvayre pour Pas pleurer (Seuil) en 2014 ou encore Leïla Slimani en 2016 pour Chanson douce (Gallimard).
De même, il existe des croisements entre les deux prix. Pascal Bruckner, lauréat du Renaudot en 1997 pour Les Voleurs de beauté (Grasset), est devenu juré du Goncourt en 2020. Virginie Despentes, lauréate du Renaudot en 2010 pour Apocalypse bébé (Grasset) a de son côté intégré le jury Goncourt de 2016 à 2020 tandis que Philippe Claudel, prix Renaudot 2003 pour Les Âmes grises (Stock), a été membre du jury Goncourt en 2012 avant d’en devenir le président en 2024.
Ce chassé-croisé existe également au sein même du jury Renaudot. Avant d’être membres de l’Académie, Patrick Besson et Dominique Bona ont été respectivement lauréats en 1995 et lauréate en 1998. Le président du jury, Frédéric Beigbeder lui-même a été couronné en 2009 pour Un roman français (Grasset).
Le Renaudot est aussi un prix plus imprévisible. Sylvain Tesson l'a reçu en 2019 pour La panthère des neiges alors qu’il ne faisait pas partie des finalistes. Et ce n’est pas le seul exemple. Secrétaire général du prix, Georges-Olivier Châteaureynaud avait déclaré à l’époque : « Les Renaudot se permettent tout, on fait ce qu’on veut. Nous avons un règlement intérieur qui est très souple ce qui nous permet de prendre des contrepieds ».
Ces dernières années
Le prix n'échappe pas non plus aux controverses. En 2020, quand « l'affaire Matzneff » éclate à la suite de la publication du Consentement de Vanessa Springora (Grasset), l’attribution du Renaudot de l’essai à l’écrivain en 2013 pose question. Le fonctionnement du jury et les liens entre ses membres et certains auteurs font l'objet de critiques, relançant les questions de transparence et d'indépendance. Cette polémique entraîne le retrait temporaire de JMG Le Clézio, et la démission de Jérôme Garcin.
Si le jury de dix membres ne compte que trois femmes, on notera qu’il a été remis à huit autrices les 20 dernières années, contre six au Femina et quatre au Goncourt. Parmi ses lauréats on remarque également un certain nombre d’auteurs qui se vendaient déjà très bien avant d’être récompensés (Amélie Nothomb, Gaël Faye…) ce qui lui permet d’afficher des chiffres moyens de vente de plus de 200 000 exemplaires, contre 160 000 pour un prix Femina et un peu moins de 500 000 pour un Goncourt.
Ces dernières années, quatre des six dernières éditions ont sacré des femmes : Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils (Buchet-Chastel) en 2020, Amélie Nothomb pour Premier sang (Albin Michel) en 2021, Ann Scott pour Les Insolents (Calmann-Lévy) en 2023 et l’année dernière en 2025 Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour Je voulais vivre (Grasset).
Au-delà de cette tendance récente, le Renaudot fait figure de précurseur : après le prix Femina, il est le premier prix littéraire français à couronner une femme : Germaine Beaumont en 1930 pour son roman Piège (Lemerre), bien avant qu'Elsa Triolet ne remporte le Goncourt en 1944. De toute l’histoire du prix, seulement 18 femmes ont été couronnées, dont la lauréate du prix Nobel de Littérature, Annie Ernaux pour La place en 1984.
