Bon qu'à ça ! » Telle fut la réponse de Beckett dans une enquête de Libération en 1985 menée auprès d'écrivains sur les raisons de leur métier. Écrivain, d'ailleurs, est-ce un métier ? Et être écrivain, est-ce simplement écrire des histoires ? Rodrigo Fresán, lui, s'en passe, d'histoire, si on comprend par « histoire » une intrigue bien ficelée qui vous mène jusqu'à destination. Peu lui chaud la mécanique du roman, seul importe chez lui le mouvement de l'écriture. Tropisme argentin du labyrinthe borgésien ou du jeu des possibles à la Marelle de Julio Cortázar, Fresán, né à Buenos Aires en 1963 et vivant à Barcelone, assume cette identité argentine là, ou « plutôt ce manque d'identité qui oblige à embrasser l'universel ». Son enfance se déroule sous la dictature militaire. Le petit Rodrigo grandit dans « une typique famille d'intellectuels de gauche portègne, avec des livres partout. L'homme avec qui s'est mise ma mère après son divorce d'avec mon père, raconte-t-il, était l'éditeur de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez et le fondateur des éditions de SF Minotauro ». La famille, pour raisons politiques, doit s'exiler au Venezuela - à 10 ans, il avait été kidnappé par des sbires du régime : « Rien de traumatique. J'avais trouvé ça très drôle. » L'épisode est relaté dans une de ses nouvelles.
Fresán revient ici en version française avec le troisième volet d'« un roman en triptyque », La part remémorée, après La part inventée et La part rêvée (Seuil, 2017 et 2019). Comme les deux précédents, La part remémorée est irrésumable. Disons que c'est l'histoire d'un narrateur écrivain qui se dit « excrivain », « car maintenant il n'écrit plus, il ne fait que penser à ce qu'il pourrait écrire sans jamais le faire » - une vertigineuse remémoration de ses réflexions, lectures, rencontres réelles ou fantasmées. Ledit « excrivain » avoue son incapacité d'écrire en nous l'ayant confessée sur quelque 550 pages...
Le romancier argentin signe concomitamment Le petit Gatsby, éloge du chef-d'œuvre de F. Scott Fitzgerald sous forme d'essai et, comme pour ses fictions, sort des clous de l'exercice. Et de s'aventurer toujours dans les méandres de la langue et de l'érudition... De Proust à Corto Maltese, de Philip K. Dick aux Variations Goldberg, en passant par Pink Floyd ou 2001 l'Odyssée de l'espace... Fresán est un Joyce pop, un héraut de la métafiction. « Le monde semble beaucoup plus simple à assimiler si nous considérons notre vie à la troisième personne. D'en haut, du plus extérieur des bords possibles. » Mais recentrons-nous, question terre à terre : Pourquoi écrivez-vous, Rodrigo Fresán ? « D'aussi loin que je me souvienne, je voulais écrire, d'abord de la BD. Comme je n'en étais pas capable, j'ai écrit des histoires. » Chez Fresán, écrire n'est rien d'autre que se poser la question du pourquoi de l'écriture. « Mais dans la réalité, au lieu de tisser des histoires, ses livres les détricotaient », lit-on dans La part remémorée.
Le petit Gatsby
Seuil
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 18 € ; 180 p.
ISBN: 9782021606836
La part remémorée
Seuil
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
Tirage: 1 500 ex.
Prix: 29 € ; 848 P.
ISBN: 9782021464764
