Livres Hebdo : Avec Morsures, vous revenez à des personnages adolescents. Qu’est-ce qui vous fascine chez eux ?
Maxime Chattam : C’est vrai que j'ai un truc avec les adolescents. Ça doit être générationnel. Moi, je suis un Goonie. Du moins, je rêvais d'en être un, comme dans le film Les Goonies, lorsque j'étais gamin. C’est sans doute pour cette raison que j'ai tant aimé lire Stephen King, qui est obsédé par les ados. Alors en effet, il y a souvent des ados dans mes livres, comme dans Le Signal, comme dans Morsures. J'ai beau me réfréner, parce que je n’aime pas les redites dans mes livres, à chaque fois je finis toujours par y revenir. Cette fois, mon bon argument, c’était qu’ils allaient me permettre d'illustrer toute la partie mystique du folklore breton. Mais aussi de tancer le lecteur, qui ne voit pas le rapport entre les adolescents et un grand requin blanc. En somme, cela sert l’histoire, mais je me suis surtout fait plaisir.
« Rapprocher le requin et le tueur en série m'a semblé évident »
Vous brossez la peur de requins comme une peur moderne ?
Oui, elle est moderne. Bien sûr, cette peur a toujours existé, notamment à travers les récits de marins, mais à l'époque, ce n’était qu’un danger. Aujourd'hui, on a fait du requin un monstre. Ça a donné le film de Spielberg, Les Dents de la mer. Et avec ce succès mondial, tout à coup, le monstre était là, incarné. Je pense que cette peur du requin préfigure celle du tueur en série. Pourquoi ? Parce que le requin, c'est un monstre, donc il nous échappe. Et en même temps, il est vrai, on ne peut pas le nier : ça existe les requins blancs. Les gens qui sont bouffés par des requins, il y en a. C'est rarissime, mais pas impossible. Le tueur en série, c'est la même chose. C'est un monstre. On a du mal à le comprendre, à le définir. Les gens qui sont tués par des tueurs en série, c'est rarissime, mais ça existe.
Le rapprochement entre requin et tueur en série coulait de source ?
Disons que dans l’imaginaire collectif, le requin prend cette place-là, et le tueur en série aussi. Les rapprocher dans le même roman m’a semblé évident au sens où cela permet de parler d’une peur collective, la peur d’une société au XXe et au XXIe siècle. On joue toujours sur la peur, quel que soit ce qu’on écrit.
Pourquoi aime-t-on avoir peur dans les livres, alors qu’on déteste avoir peur dans la vraie vie ?
Si je vous dis que vous allez connaître la peur de votre vie pendant deux mois, dans la rue, vous allez trouver ça nul. Dans un roman, c’est ludique. Vous savez que vous êtes en sécurité, mais que vous pouvez jouer avec des émotions que vous ne maîtrisez pas en temps normal. Que ce soit un film ou un roman, c’est un jeu, on est sur des montagnes russes. On va avoir peur, mais c’est maîtrisé, contrôlé. Donc tout va bien.
« Je devais trouver ma propre définition du mal »
La figure du prédateur est récurrente dans vos romans. C’est un bon client pour le thriller ?
Indéniablement, ça fonctionne très bien dans un thriller ! Mais si j’ai écrit sur les prédateurs, à l’origine, c’est parce que j’avais besoin, à l’époque, de me rassurer sur ce qu’est l’être humain. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais un peu misanthrope. J’avais tendance à penser que l’être humain était une belle saloperie. Un animal au sommet de la chaîne alimentaire, c’était finalement assez monstrueux à mes yeux. Quand je voyais ce dont les hommes étaient capables, je me disais que ce n’était pas très beau. En écrivant des thrillers et en m’intéressant au pire, je me suis dit que j’allais peut-être pouvoir mettre en lumière ce qu’il y a de beau chez l’humain.
Vous vouliez comprendre le monstre dans l’homme ?
Disons qu’en explorant le pire de l’homme, je pensais pouvoir mieux comprendre pourquoi certains fonctionnent comme ça et, au final, me rassurer en me disant que c’était marginal, que ça s’expliquait par telle ou telle raison. Je pensais qu’un ou deux bouquins sur le sujet suffiraient à régler la question. Mais ça ne s’est pas passé comme ça ! Le sujet est tellement complexe que je me suis vite demandé ce que je voulais vraiment raconter : qu’est-ce que le mal ? Existe-t-il ? Sans m’en tenir à l’aspect religieux, comment le définir d’un point de vue humain et moral, de façon très prosaïque, dans une société non religieuse ?
Vos thrillers sont-ils des réponses à l’origine du mal ?
Ce n’est pas si simple ! Je devais d’abord trouver ma propre définition du mal. Il m’a fallu du temps pour définir ce qu’était le tueur en série, l’incarnation du mal chez l’être humain, puis pour donner du sens à l’acte maléfique et à la pensée immorale. De livre en livre, j’ai affiné ma réflexion. Et il y a encore tant d’autres choses à creuser… Mais aujourd’hui, je peux le dire : le prédateur, c’est le croque-mitaine des temps modernes.
