Journal du confinement

Chloé Pathé : "nous ne sommes pas en guerre, mais nous allons devoir nous battre"

Chloé Pathé - Photo DR.

Chloé Pathé : "nous ne sommes pas en guerre, mais nous allons devoir nous battre"

Dix-huitième épisode du Journal du confinement de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Chloé Pathé, directrice et fondatrice des éditions Anamosa.

Par Michel Puche,
Créé le 06.04.2020 à 18h00,
Mis à jour le 06.04.2020 à 18h00

« Chez Anamosa, le télétravail, nous connaissons, nous n’avons pas de local, c’est notre mode de travail depuis le début, avec ses contraintes et aussi sa liberté ; nos réunions et rendez-vous se font autour de cafés… ou d'un verre de vin blanc – ça dépend de l’heure !

La première semaine de confinement fut placée sous le signe de la sidération, tout en organisant un quotidien rythmé par la famille, la « continuité pédagogique » et les appels et mails pour prendre des nouvelles des proches, de nos autrices et auteurs, de celles et ceux avec lesquels nous travaillons ; répondre aussi à celles et ceux qui demandent quoi faire pour nous aider, maintenant ou après… S’émouvoir de l’existence de ce collectif constitué, se dire qu’anamosa signifie en sauk « tu marches avec moi » et que cela a du sens… avant de rentrer dans la phase maniaque de la dépression et de reprendre le combat – rien à voir avec la métaphore guerrière en vogue, juste un état d’esprit, car c’est avec cette énergie-là que des maisons d’édition ou des librairies indépendantes se montent, tentent de tenir.

Un soutien collectif aux libraires

Je suis reconnaissante à Ludivine Bantigny et Déborah Cohen d’avoir relancé cette machine, en initiant une tribune en réaction aux propos de Bruno Le Maire, s’interrogeant sur la réouverture des librairies. Bonheur et conviction de pouvoir exprimer ainsi un soutien collectif aux libraires, parmi lesquels des amis. Cette tribune, relayée par Libération et Médiapart, est devenue pétition (https://soutienlibrairieedition.wesign.it/fr), en se disant qu’elle pourrait constituer un levier pour la suite.

La réalité, c’est qu’une structure comme Anamosa, pour le moment, ne peut bénéficier d’aucun des dispositifs gouvernementaux : notre chiffre d’affaires de mars 2020, même sans Livre Paris (le remboursement des stands serait toutefois fort utile…), est à peu près équivalent à celui de 2019 (plutôt bon signe d’ailleurs) ; chômage partiel : la maison n’a pas de salariés, mais contribue aux revenus et aux chiffres d’affaires d’un certain nombre d’indépendants et de structures. Restent les prêts garantis par la BPI, mais cet endettement est-il la solution ? Il ne s’agit pas de se plaindre – que représentent nos métiers, face à des urgences vitales, et, après tout, cette aventure, je l’ai choisie –, mais d’exposer une réalité liée à un projet, peut-être exigeant, qui relève plutôt du slow-start que de la start-up.

Passée la sidération donc, il faut continuer. L’un des enjeux est d’anticiper les manques à prévoir d’une trésorerie déjà fragile. Par réflexe, j’ouvre quand même, chaque jour, les « rafales » de vente envoyées par la diffusion : désormais, toujours la même page blanche, le même chiffre : zéro. Il faut également penser le présent et la suite, pour la maison d’édition d’abord : valoriser les titres disponibles en e-books, proposer des gratuits, des lectures qui nous semblent permettre de réfléchir à ce qui nous arrive, dont la collection « Le mot est faible » ; prendre un peu plus de temps pour peaufiner les textes, décaler deux ouvrages en 2021, certes pour concentrer nos efforts sur les livres parus le « jour d’avant » ou presque, afin qu’ils connaissent à la réouverture des librairies la vie qu’ils méritent, et sur ceux qui paraîtront à la fin de l’été et à l’automne, afin qu’ils trouvent leur place, mais aussi pour minimiser les risques. Dans un secteur marqué par la surproduction et la tentation de la « cavalerie », je ne suis pas certaine que nos treize titres prévus initialement auraient particulièrement encombré les tables des libraires, mais soyons prudents, la rentrée sera difficile, nous le savons.

Penser le monde d’après

Penser le jour et le monde d’après, c’est aussi profiter de ce temps si particulier pour échanger entre éditeurs et éditrices, et s’organiser. Car, du côté de l’édition, la voix et les réalités des petites maisons indépendantes ne me semblent pas vraiment représentées, comme le sont leurs équivalents en librairie par un syndicat tel que le Syndicat de la librairie française. Il existe bien le Syndicat national de l’édition, vous me direz, mais nous n’en sommes pas membres ; le premier palier d’adhésion représente l’impression d’un catalogue ou quatre allers-retours en train pour une autrice ou un auteur invité en librairie… Non, nous ne sommes pas en guerre, mais nous allons devoir nous battre pour continuer à exister, étudier ensemble les dispositifs dédiés annoncés pour les différentes branches du secteur du livre, dont les détails commencent à sortir. Ces initiatives donnent de la force, il faut vite jeter les bases d’un collectif, avant que le quotidien ne reprenne chacun dans sa lutte pour la survie. J’aimerais que ce collectif puisse aussi s’ouvrir à l’interprofessionnalité ; rien n’est urgent ou tout l’est, on verra.

L’idée a aussi été lancée d’une fête en soutien à un certain nombre de maisons indépendantes ; soutien ou pas, je suis pour ! Après tous ces échanges par mail, réseaux sociaux, téléphone, ce sera tellement bon de se retrouver et de se voir. »
 

Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à: confinement@livreshebdo.fr

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