Le 1er novembre, l'éditeur Thierry Magnier aura quitté officiellement ses fonctions, à quelques mois seulement du 30e anniversaire de la maison qu'il a fondée. Pour l'équipe qui lui succède, ce départ n'a rien d'une révélation ni d'une rupture mais serait plutôt le dénouement naturel d'une transmission préalablement tissée.
Depuis plusieurs années, Thierry Magnier a progressivement délégué ses responsabilités à celles qui travaillent à ses côtés depuis longtemps, leur confiant une autonomie grandissante jusque dans les choix éditoriaux et le fonctionnement de la maison.
La nouvelle équipe composée de six femmes déterminées a néanmoins un défi de taille à relever. Au-delà du développement d'un catalogue reconnu, la relève féminine devra apprendre à s'imposer comme le visage renouvelé d'une maison longtemps incarnée par une figure incontournable de l'édition qui, au-delà de son look inimitable - crâne dégarni, épaisses lunettes rondes et aura théâtrale - était de tous les festivals et salons.
En douceur
« L'idée n'est pas de remplacer Thierry qui, de toute évidence, est irremplaçable, mais de continuer ensemble quelque chose de joyeux de manière collégiale », assure Charline Vanderpoorte. Responsable des romans depuis 2018, elle avait rejoint la maison une dizaine d'années plus tôt, un an avant l'arrivée de son acolyte éditorial, Camille Gautier, choisie à l'époque pour succéder à Angèle Cambournac à la direction de l'édition des albums.
Thierry Magnier a fondé les éditions Thierry Magnier en 1997- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« C'est davantage une transmission symbolique que formelle, étant donné que la transmission des compétences, en soi, a eu lieu depuis longtemps. Aujourd'hui, on va seulement incarner cette maison de façon plus collective. On est une petite équipe composée uniquement de femmes d'une même génération, qui se connaissent depuis longtemps, qui sont agiles et dialoguent beaucoup », résume Camille Gautier.
Pour soutenir et porter les trouvailles littéraires de ce tandem éditorial, Camille Seube pilote la communication, la presse et les échanges avec les festivals, en lien étroit avec Sarah Benhamou, responsable commerciale, aussi chargée des relations libraires et des prix littéraires. À leurs côtés, Juliette Gaillard accompagne les projets éditoriaux et Judith Parenteau suit les droits étrangers et dérivés.
Horizontal horizon
La nouvelle équipe revendique désormais une organisation « horizontale » et « collective ». Une formule qui, sans renvoyer à l'absence de direction, propose une façon plus moderne et générationnelle de l'exercer. Les décisions sont ainsi partagées, les compétences se répondent, chacune des professionnelles étant finalement appelée à porter un bout de l'identité de la maison.
Côté catalogue, pas de grande révolution. Mais toujours un cap : ne jamais prendre les jeunes lecteurs pour des idiots. Fictions, albums illustrés, objets éditoriaux ou formats hybrides… Les publications de Thierry Magnier continuent à contester la standardisation des formes comme des sujets, et refusent de donner aux enfants et aux adolescents une vision édulcorée du monde qui les entoure.
Cette marque de fabrique du catalogue a non seulement été portée par des auteurs restés fidèles à une maison qui leur permet de naviguer entre les genres, mais elle se poursuit, aujourd'hui encore, avec de nouvelles voix venues insuffler de nouvelles idées.
« Les enfants ont droit à une littérature jeunesse qui s'adresse à leur discernement »
« Côté romans, la maison a eu, les 15 premières années de sa vie, une ligne très réaliste, sociale, parfois un peu rude. Depuis quelques années, sans rien renier de cet héritage, on se permet d'explorer d'autres formes de littératures et d'imaginaires », argue Charline Vanderpoorte, à l'origine de la collection « L'Ardeur », créée en 2019.
Voulue comme un espace quasi militant, cette collection consacrée au corps, au désir et à la sexualité a bénéficié d'une belle reconnaissance avec le trophée de la Création éditoriale de Livres Hebdo et du prix Vendredi pour La chasse de Maureen Desmailles en 2024. Mais elle a également fait l'expérience d'une interdiction institutionnelle visant le titre Bien trop petit de Manu Causse, privé de ventes aux lecteurs mineurs. Une décision que la maison continue de contester, trois ans après les faits.
« Cette polémique a finalement jeté un beau coup de projecteur sur "L'Ardeur" qui, selon moi, est une collection quasiment d'utilité publique, et qu'on aurait toutes adoré lire ados », indique Camille Seube. Surtout, cette ingérence n'a pas su décourager la maison de continuer à « défendre l'idée que les enfants ont droit à une littérature jeunesse qui s'adresse à leur discernement », ajoute Charline Vanderpoorte, soulignant le soutien d'Actes Sud, le groupe qui abrite la maison.
« Un éditeur doit prendre des risques »
Sur les quatre dernières années, la maison, qui revendique un chiffre d'affaires de 3,4 millions d'euros (PPHT diffusion, hors numérique, réalisé en France et à l’export), a également accueilli, en albums comme en romans, une vingtaine de primo-auteurs, soit environ cinq par an, en dépit d'un contexte de marché plutôt défavorable et marqué par une forme de repli. « Le credo de Thierry Magnier était de dire qu'un éditeur doit prendre des risques », affirme Camille Gautier.
À cela, il faut ajouter la constitution, au fil des années, d'un fonds « nous permettant d'avoir une sérénité commerciale et d'aller chercher d'autres textes », explique Sarah Benhamou, citant l'Irlandais Chris Haghton, de retour en 2027 avec deux nouveautés, Mikaël Ollivier et ses Frères de sang ou encore Stéphane Servant, auteur de Monstres, illustré par Nicolas Zouliamis.
Autant de succès qui permettent la parution de titre comme Les fleurs sauvages d'Anne-Sophie Dumeige, récit d'un inceste à paraître en février 2027 dans la collection « Petite Poche ». Et qui ont également favorisé, par exemple, l'inauguration début octobre de « Loupiote », une collection de romans illustrés autour d'univers fantastiques destinés aux enfants de 8 à 12 ans. Dotée de deux à trois nouveaux titres chaque année, cette dernière s'est ouverte sur Minuit, l'heure du goûter de Maureen Desmailles et Antonin Faure et Pixies de Sandrine Bonini, tous deux tirés à 4 000 exemplaires.
Renouer avec le plaisir de lire
À la croisée de plusieurs formes attractives, cette nouvelle formule peut-elle permettre de capter un lectorat en plein décrochage de la lecture ? « En tout cas, ce n'est pas une collection née pour courir après une tendance », assure Charline Vanderpoorte, convaincue que l'éditeur « est avant tout là pour proposer des choses variées, à rebours de la course à l'attention ».
Pour la maison, un des leviers pour lutter efficacement contre le recul de la lecture consiste ainsi à renouer avec le « plaisir de lire ». « On tient à être sur le terrain, avec les prescripteurs et prescriptrices, tisser des liens, parler de nos livres », assure Camille Seube, précisant que la maison répond à un grand nombre de prix littéraires, des plus petits, organisés localement en établissements scolaires, aux plus reconnus, à l'instar du prix des Incorruptibles ou du prix Sorcières.
« On dépense beaucoup d'énergie pour ces prix, ce qui peut sembler chronophage, mais qui nous permet de garder un contact avec les enfants et offre aux auteurs et autrices l'occasion de se déplacer dans les écoles et d'obtenir une forme de rémunération non négligeable », explique Sarah Benhamou.
Aujourd'hui, la nouvelle génération à la tête de Thierry Magnier entend ainsi concilier tradition et modernité, misant sur un retour à l'essentiel : une production raisonnée, mûrement réfléchie et, surtout, qui puisse s'installer durablement en librairie.

