Decitre n’a plus aucune librairie en France. Le 31 octobre, la chaîne fondée en 1907 a fermé ses cinq derniers magasins, à Annecy, Chambéry, Écully, Levallois-Perret et Lyon Part-Dieu, faute de repreneur. Pourtant, en 2022, rien ne laissait présager une telle fin. Decitre, enseigne historique lyonnaise alors implantée en Auvergne-Rhône-Alpes et en région parisienne, affichait un résultat net positif de 1,03 million d’euros et disposait d’une trésorerie confortable de 7,43 millions d’euros. Avant que la machine s’enraye.
D’un résultat positif à des fonds propres négatifs
Dès 2023, l’entreprise bascule dans le rouge, de façon encore marginale avec un déficit net de 104 000 euros. Mais le mouvement s’accélère. En 2024, la perte nette se creuse nettement, à 1,48 million d'euros avant d’exploser l’année suivante, à 2,89 millions.
Les fonds propres finissent eux aussi par basculer dans le négatif (-1,13 millions d’euros), signe que les dettes de l’entreprise dépassent désormais ses actifs. Pendant ce temps, la trésorerie fond, divisée par plus de trois en trois ans, passant de 7,43 à 2,15 millions d’euros. Seul indicateur à grimper, les dettes financières bondissent à 7,78 millions d’euros en 2025, contre seulement 168 000 euros l’année précédente. Deux réalités concrètes expliquent ce basculement. La fréquentation en recul dans les magasins et des loyers comme des charges fixes qui ne faiblissent pas.
Une fragilité qui dépasse Decitre
Cette trajectoire individuelle s’inscrit dans un décrochage plus large du secteur. En 2025, le marché du livre a reculé pour la quatrième année consécutive en volume, à 419,6 millions d’exemplaires vendus, soit 1,49 % de moins qu’en 2024, selon le Syndicat national de l’édition (SNE). Toujours selon ces données issues du cabinet Kantar, les librairies ont perdu 1,1 point de part de marché sur un an, à 25,7 %, pendant que les grandes surfaces spécialisées comme Cultura ou Fnac progressaient à 29,8 % et que le commerce en ligne atteignait 20,1 %.
Autre signal inédit relevé par le Centre national du livre (CNL), les fermetures de librairies ont dépassé les créations en 2025 pour la première fois depuis que l’organisme tient ce baromètre, avec 85 fermetures contre 83 ouvertures. Le CNL pointe le poids des loyers et des salaires, une marge commerciale qui ne progresse plus, et la concurrence croissante du livre d’occasion, qui représentait 21 % des achats de livres imprimés en 2025, contre 13 % en 2011. Le secteur avait déjà connu un choc comparable. En 2013, le groupe Chapitre comptait 57 librairies. Avant d'être placé en liquidation judiciaire. Seules 39 d'entre elles trouvent un repreneur. Les autres ferment définitivement.
Un secteur sous tension
Racheté par Furet du Nord en 2019 puis intégré en 2022 au groupe Nosoli, Decitre a été placé en redressement judiciaire avec le reste du groupe le 1er juin 2026. Fin juin, Nosoli annonçait la fermeture de 11 librairies. Un appel d’offres lancé le 5 octobre pour céder Decitre, Decitre Interactive et la Générale du Livre n’a pas permis de trouver de reprise pour les magasins Decitre.
Le sort de Decitre Interactive et de la Générale du Livre restait incertain après la fermeture des derniers magasins. La période d’observation de Nosoli a été prolongée jusqu’à fin novembre, et le Furet du Nord, désormais seule enseigne du groupe à disposer de magasins, reste dans la même procédure de redressement judiciaire, dont l’issue sera tranchée à cette échéance.
Nosoli n’est pas un cas isolé. L’enseigne Gibert, qui se présente comme le premier libraire indépendant de France, subit depuis avril les mêmes difficultés. Son redressement judiciaire a été ouvert face à l’explosion des coûts fixes et au recul du marché du livre neuf.
