Eric Blackburn : "nous travaillons surtout à ralentir la chute" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 14.04.2020 à 18h00 - 1 commentaire Journal du confinement

Eric Blackburn : "nous travaillons surtout à ralentir la chute"

Eric Blackurn, copropriétaire de la librairie Le Port de tête, confiné à Montréal, avec les commandes de ses clients - Photo DR.

Vingt-sixième épisode du Journal du confinement de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Eric Blackburn, copropriétaire, à Montréal (Québec), de la librairie Le Port de tête.

« Le vingt-trois mars, au Québec, le gouvernement annonçait pour le lendemain la fermeture des commerces non-essentiels. Coup de massue, d’abord, malgré l’accélération évidente de la crise depuis quelques jours et les mauvaises nouvelles en provenance d’Europe, puis soulagement. Au fond, en temps normal, servir ou être servi par des gens qui toussent, qui mouchent, qui taponnent [toucher, en français du Canada] les livres, qui parlent et qui postillonnent, même si ça nous rebute, qui s’en soucie vraiment. Mais là ça devenait tendu, stressant, désagréable, dégagez svp, ne touchez pas inutilement svp, ne monopolisez pas le personnel svp, désinfectez vos mains svp, entrez, payez, sortez svp. Dès l’annonce, Le Port de tête, comme toutes les librairies, passait volontiers en mode virtuel.

Après un lent et inquiétant départ, les ventes web se sont animées, heureusement. Le temps de quelques ajustements, nous nous sommes transformés en manutentionnaires-livreurs, rapaillant les bouquins, les emballant, assurant les livraisons sur l’île de Montréal pour pallier les frais de la poste canadienne qui, de son côté, s’occupe des quelques 1 667 500 kilomètres carrés restant sur l’ensemble du territoire québécois.

"Les ventes sont intéressantes, les profits sont disparus"

Dans les circonstances, bien que largement en deçà de leur seuil habituel, les ventes sont intéressantes; mais les profits, eux, qui déjà se calculent en zéro-virgule lorsqu’on brasse de bonnes affaires, sont désormais disparus. Il va sans dire que si la crise perdure au-delà du mois d’août, le lendemain de veille, si lendemain de veille il y a, sera horrible. D’ici-là, nous travaillons surtout à ralentir la chute. Tout le monde est dans la même situation : les frais fixes n’ont pas changé, sans aucun allégement des loyers ni rien. Il y a bien quelques accommodements salariaux, mais la majorité des libraires est au chômage. Il y a bien des sous rendus disponibles par les différents paliers gouvernementaux, mais sous forme de prêts. Emprunter pour développer, c’est bien, mais s’endetter dans le simple but d’entretenir un holding immobilier?

L’Avenue du Mont-Royal, où se trouve Le Port de tête, d’ordinaire une des artères commerciales les plus dynamiques de la ville, est plombée par la fermeture de la grande majorité des magasins. Comme partout s’allongent, devant les épiceries, les pharmacies, ou les quincailleries, des files silencieuses de citoyens « distanciés socialement » et avalés par leurs écrans. Le vrai printemps n’est pas installé, nous sommes encore dans la « cinquième saison » de Rick Bass, la bucolique Vallée du Yaak en moins. A ce temps-ci de l’année, les rues montréalaises, criblées de cratères dus à l’incessant combat hivernal du gel-dégel, sont sales et poussiéreuses. Mais en ce moment, tout paraît encore plus terne qu’à l’habitude.

"On monte les marches, on dépose le paquet"

Les règles de confinement ici semblent plus légères qu’en France et aussi plus unanimes et cohérentes que chez nos voisins clivés du sud [Etats-Unis, ndlr]. Nous pouvons sortir, courir, rouler, travailler à huis clos. Nous ne pouvons pas visiter, fréquenter, fêter. Les théâtres, les cinémas, les salles de spectacles, les lieux de culte, les restos, les bars, non. Les trottoirs, les rues, les déambulations dans les parcs, les livraisons, oui. À condition d’être distancié. Deux mètres. On monte les marches, on dépose le paquet devant la porte ou dans la boîte aux lettres, on sonne, on recule, on attend. Le client, la cliente, ouvre, Le Port de tête, oh, ah, super, merci, merci à vous, heureusement que vous êtes là, de même, allez-vous survivre, et vous, bien sûr, peut-être, on espère, les temps sont durs, on verra, d’autres vivent pire en tout temps ailleurs, c’est bien vrai, allez, on lâche pas, lâchez pas!

Les distributeurs aussi sont nerveux, ils ont, avec raison, craint rapidement que les liquidités de leurs clients n’aboutissent ailleurs qu’aux comptes à recevoir. Ils proposent des arrangements. Ils tâtonnent. C’est compliqué, ils ne veulent pas de retours. On les comprend, on fait ce qu’on peut nous aussi. Ils sont à moitié ouverts. Ils n’ont plus de personnel. Ils allument quelques lumières, quelques machines, préparent quelques cartons, tapotent la batterie du chariot-élévateur. Ça marche? Ils nous téléphonent timidement. Vous en êtes où ? Ils se réunissent. Ils écrivent des courriels de temps à autre, envoient une lettre au Ministère. Ils attendent. Les éditeurs aussi sont nerveux, les imprimeurs, les auteurs, Madame, Monsieur. Mais que faire (demandait Lénine)? Ah, ça, on verra bien. On verra. Pour le moment, seul le virus bouge rapidement. »

Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à: confinement@livreshebdo.fr
 
 
 

1 commentaire déjà posté

Stéphane - il y a 4 mois à 18 h 51

Cher Éric, chers libraires du Québec et d'ailleurs, "Lâchez pas, on lâche pas !" On n'a pas le droit, on ne le veut pas, on ne le peut pas. La vie va reprendre et les besoins de lecture et de culture seront toujours là, irrépressibles. Donc, chacun s'oblige à réinventer son métier de passeur, en ouvrant les portes du possible. La technologie nous permet aujourd'hui des choses qu'il faut dompter, "apprivoiser", comme nous y inviterait Antoine de Saint-Exupéry. Bref, le contact humain reprendra ses droits, mais la palette des moyens d'échanges doit s'être élargie au sortir de cette crise. Portez-vous bien, cher Éric, chers libraires, et ne lâchez pas ! Cordialement, Stéphane

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