Il y a 170 ans, le 16 mai 1856, Victor Hugo devenait pour la première fois de sa vie propriétaire. Et c'est à Guernesey, la plus française des îles anglo-normandes, qu'il posa ses malles. À Saint-Pierre-Port, la capitale, la rue Hauteville, bordée de maisons géorgiennes bâties au XVIIIᵉ siècle pour les familles aristocratiques de l'île, grimpe sec depuis le port. Tout en haut, au numéro 38, une large façade grise, austère, ne laisse rien deviner de ce qu'elle abrite. Derrière son immense porte verte, se dévoile un hall d'ébène noire, sculpté jusqu'au plafond. Bienvenue à Hauteville House, maison d'exil de Victor Hugo.
L'exil avait commencé en 1851. À Bruxelles d'abord, puis à Jersey, dont l'écrivain fut expulsé en 1855. Il se replia alors sur Guernesey, où une loi locale protégeant les propriétaires lui garantissait de ne pouvoir être chassé. D'abord logé à l'hôtel de l'Europe, puis locataire au 20 rue Hauteville, il finit par acquérir (pour 24 000 francs) la maison du 38 grâce au succès des Contemplations. Construite vers 1800 par un corsaire anglais, elle était alors inoccupée depuis plusieurs années, réputée hantée par le fantôme d'une femme qui s'y était suicidée. « N'ayant plus la patrie, je veux avoir le toit », écrira Hugo.
Dans une des chambres les plus mystérieuses de la maison- Photo PG LHPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Quatre-vingts inscriptions
La maison fut entièrement aménagée et décorée par les soins de l'auteur, au fil de longues années de travaux menés avec les artisans guernesiais. Hugo y installe l'éclairage au gaz et rapporte de ses excursions dans l'île coffres, bahuts, faïences et objets, qu'il démonte et réassemble en meubles, en cloisons, en décors peints. Il appelle lui même la pratique la « chasse aux coffres ».
Le rez-de-chaussée est sombre, d'inspiration médiévale. La salle de billard ouvre la visite avec ses portraits de famille, suivie du salon des tapisseries, puis de la salle à manger ou de la cuisine, dont les murs et les chaises portent des formules entières gravées dans le bois. On y trouve des portes secrètes, ou encore le fauteuil des absents, laissé vide en mémoire des morts. Au total, quelque quatre-vingts inscriptions sont lisibles dans la maison, sans compter la lettre H, omniprésente.
La bibliothèque dans le couloir
Le premier étage devient un peu plus lumineux et abrite, entre-autres, le salon rouge, orné de fables de La Fontaine traitées à l'orientale, et un jardin d'hiver d'où l'on aperçoit Jersey, Sercq et, par temps clair, les côtes de la Normandie.
Plus de 3000 ouvrages d'une prestigieuse bibliothèque sont toujours visibles au 2e étage- Photo PG LHPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À l'étage suivant se trouve la bibliothèque. Elle n'occupe aucune pièce, Hugo l'ayant installée dans le couloir, dans le passage, pour la rendre accessible à tous et ne pas l'enfermer dans un cabinet. On y trouve des éditions d'époque, dont une première édition de l'Encyclopédie. Tout y est en français, l'écrivain n'ayant jamais appris l'anglais et préférant se débrouiller en patois guernesiais.
Le look-out
Clou du spectacle, le dernier niveau, auquel on accède par une porte dérobée, est constitué d'une véranda de verre posée sur le toit, le look-out. Hugo y écrivait chaque matin, debout, face à la mer (et entièrement nu, d'après une légende encore tenace à Guernesey...). C'est de ce belvédère que sont sortis Les Travailleurs de la mer, dédié à l'île, une partie des Misérables ou encore L'Homme qui rit. Juste derrière, la chambre de l'auteur, une ancienne chambre de bonne, minuscule, avec un lit étroit posé à même le sol.
L'écrivain rentre à Paris en 1870, après avoir planté dans le jardin, un 14 juillet, un chêne qu'il baptise chêne des États-Unis d'Europe. L'arbre est toujours visible. Hugo reviendra à Hauteville House en 1872, 1875 et 1878, avec ses petits-enfants. La maison restera dans la famille jusqu'en 1927, date à laquelle ses descendants la lèguent à la Ville de Paris. Elle a été entièrement restaurée en 2019.
La visite se terminera par une petite librairie proposant à la vente quelques ouvrages emblématiques des années anglo-normandes de Victor Hugo, au premier rang desquels Les Travailleurs de la mer. Il y sera possible d'apposer, sur la première page, l'indispensable tampon estampillé « Hauteville House ».


