Article initialement paru sur Publishing Perspectives à cette adresse, traduit de l'anglais et reproduit avec autorisation.
C’est une édition historique pour la Foire du livre arabophone de Beyrouth, fondée en 1956, et qui a fait son retour pendant une bonne partie du mois d'octobre (9 au 18). Dans un Liban en difficulté, souvent divisé selon des lignes confessionnelles, trois organisations ont accepté de collaborer à l’édition de cette année. La foire du livre francophone de Beyrouth, organisée de façon indépendante pendant vingt-cinq ans et jusqu’en 2018, a désormais rejoint la foire arabophone. Et le Club culturel arabe, qui organise la manifestation depuis sa création, est parvenu à une entente avec l’Association des éditeurs libanais après des années de désaccord, les deux structures ayant décidé de se partager l’organisation des prochaines éditions, en alternance.
« L’une des premières priorités de mon mandat a été de travailler à réunir les trois parties », explique à Publishing Perspectives le ministre de la Culture Ghassan Salamé, ajoutant qu’il a fallu « plusieurs mois » d’efforts et de médiation pour parvenir à un accord. « L’Association des éditeurs et le Club culturel arabe étaient en désaccord sur le lieu, le calendrier, l’organisation et le coût, tandis que l’Institut français demeurait sceptique quant à la possibilité d’un accord. Je suis donc très heureux que la foire de cette année réunisse les trois acteurs sous un même toit ».
Beyrouth fut jadis une grande capitale culturelle et éditoriale du monde arabe, et, même après la fin des quinze années de guerre civile en 1990, il semblait encore y avoir de la place pour deux foires du livre distinctes, francophone et arabophone, organisées à deux mois d’intervalle. Mais, depuis 2018, entre troubles civils ou corruption politique massive ayant conduit à l’effondrement de l’économie, explosion catastrophique dans le port de Beyrouth et, plus récemment, attaques incessantes d’Israël depuis 2023, le seul fait que la foire continue d’exister témoigne de l’attachement des Libanais à la culture et à l’industrie du livre.
« La culture n’est pas un luxe », indique Salwa Siniora Baasiri, présidente du Club culturel arabe. « La culture crée de la conscience, et nous comptons sur elle dans les moments difficiles ».
« Beyrouth reste le lieu où sont publiés les livres les plus importants »
La foire se tenait dans son emplacement traditionnel, près du port, qu’il a fallu deux ans pour reconstruire après l’explosion de 2020. Salwa Baasiri indique que 108 tables rondes y ont été organisées, sur des sujets tels que l’histoire, la mémoire, la poésie, le patrimoine, la politique, l’art, l’économie ou le théâtre. « L’objectif n’est pas seulement de parler de la situation actuelle, mais d’ouvrir des perspectives pour demain. Notre rôle est de proposer d’autres solutions que les solutions politiques ».
Salwa Baasiri souligne l’importance des rapprochements culturels, et la coopération de la foire avec la chaire Cheikh Zayed de l’Université américaine de Beyrouth (AUB), ainsi que les événements menés avec l’Institut français de Beyrouth, qui intitule son programme Beyrouth Livres, même s’il s’inscrit dans le cadre de la foire.
Sarra Ghorbal, responsable du bureau du livre de l’Institut français, précise que l’institution fait venir au Liban 40 auteurs, illustrateurs et artistes originaires de neuf pays. L’Institut français partagera un stand avec l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), centre de recherche français en sciences humaines et sociales, qui dispose également d’une activité d’édition. Des rencontres se sont tenues sur le stand en partenariat avec des librairies francophones, en français, en anglais et en arabe. « La dimension de la traduction est importante pour nous », ajoute Sarra Ghorbal. Dans le cadre de son programme, l’Institut français a invité deux éditeurs francophones, En toutes lettres, au Maroc, et les éditions Elyzad, installées en Tunisie et en France.
Salwa Baasiri est consciente du calendrier difficile de la foire pour les éditeurs arabes qui se sont rendus à la Foire du livre de Francfort. Pour autant, 23 éditeurs arabes venus d’Égypte, de Jordanie, de Syrie, des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite ont rejoint 140 éditeurs libanais, précise-t-elle, ajoutant qu’en 2027, il est prévu de ramener la foire de Beyrouth à sa date traditionnelle, en décembre.
« Beyrouth reste le lieu où sont publiés les livres les plus importants »
Dar Al Adab, l’une des maisons d’édition les plus prestigieuses du Liban, fête cette année ses 70 ans et a joué un rôle particulier à la foire, en participant à huit tables rondes et en faisant venir à Beyrouth au moins six auteurs du monde arabe. L’une de ces rencontres s'est tenue sur le stand français avec la directrice de Dar Al Adab, Rana Idriss, et la traductrice de l’arabe vers le français Stéphanie Dujols, évoquant le récit de prison palestinien The Tale of a Wall, de Nasser Abu Srour, publié par Dar Al Adab en 2022. La traduction française de Stéphanie Dujols, parue chez Gallimard sous le titre Je suis ma liberté, a remporté plusieurs prix, dont le Prix de la littérature arabe 2025.
Fondée en 1956 par l’intellectuel et écrivain de gauche Souheil Idriss, Dar Al Adab fut d’abord une revue, qui servit de tremplin à de nombreux auteurs contemporains devenus des figures majeures de la littérature arabe. La fille de Souheil Idriss, Rana, dit hésiter, en cette période de destruction au Liban et en Palestine, à faire de la présence de Dar Al Adab à la foire une célébration : elle préfère parler simplement d’un anniversaire.
« Même si ce n’est plus comme avant, Beyrouth reste le lieu où sont publiés les livres les plus importants », dit-elle. « Nos auteurs viennent de tout le monde arabe. C’est le sang qui irrigue l’édition arabe ». Rana Idriss fait référence au rôle qu’a joué le Liban en publiant des livres d’auteurs arabes qui auraient été interdits dans leur propre pays. Car si le Liban a connu sa part de problèmes politiques, la dictature n’en a pas fait partie. À commencer par des classiques comme Saison de la migration vers le nord (en français actuellement en poche chez Actes Sud) du Soudanais Tayeb Salih, ou Les Fils de la Médina en français actuellement en poche chez Actes Sud), de Naguib Mahfouz, des auteurs d’Arabie saoudite, du Koweït, de Syrie et de nombreux autres pays arabes ont tous publié leurs livres à Beyrouth (et beaucoup chez Dar Al Adab) afin d’échapper à la censure.
« Une bouffée d’air frais pour le secteur du livre libanais »
Universitaire et anthropologue spécialiste du monde arabe, auteur d’un ouvrage consacré à l’édition à Beyrouth et au paysage éditorial arabe dans son ensemble, Franck Mermier estime, lui, que cette édition de la foire « est une bouffée d’air frais pour le secteur du livre libanais ». Outre les « destructions causées par les bombardements israéliens, en particulier dans la banlieue sud, où se trouvent des entrepôts et des maisons d’édition », Franck Mermier souligne qu’une économie effondrée, la hausse des coûts de production et les obstacles à l’exportation d’imprimés rendent la dimension internationale de la foire particulièrement importante.
Que différentes organisations travaillent enfin ensemble à l’édition de cette année est capital pour l’activité d’exportation du secteur. L’industrie éditoriale libanaise a toujours été surdimensionnée au regard de la taille du pays, qui compte environ six millions d’habitants. « Notre marché intérieur est petit. Les éditeurs ont besoin d’accéder à un marché régional plus large, où la concurrence est intense », souligne Ghassan Salamé, pour qui rassembler le secteur de l’édition est une « condition préalable » pour que le Liban retrouve son rôle de pôle éditorial de premier plan dans la région. « Le ministère a un rôle à jouer, bien sûr, mais la communauté des éditeurs doit elle aussi travailler ensemble ».
L’édition libanaise a assurément un allié de poids en la personne du ministre de la Culture. Ancien diplomate des Nations unies, titulaire notamment d’un doctorat de littérature et auteur de plusieurs livres, Ghassan Salamé aide également les éditeurs libanais à toucher des lecteurs à l’étranger, en œuvrant à soutenir leur participation à des foires du livre dans toute la région, où le lectorat est plus nombreux.
Encourager les enfants à lire
« Le marché du livre arabe s’est fragmenté ces dernières années, en partie à cause de la censure imposée par certains gouvernements et de l’émergence d’éditeurs dans des pays disposant de ressources financières plus importantes, dont les pays du Golfe », poursuit Ghassan Salamé. « Nous passons donc souvent par les ambassades arabes pour faire en sorte que les éditeurs libanais puissent participer à ces foires plutôt que d’en être exclus ».
Au niveau local, ajoute le ministre, comme partout, encourager les enfants à lire est essentiel. Il travaille également au renforcement des bibliothèques publiques en dehors des principaux centres urbains et a lancé un projet avec l’Unesco, dont la première phase concerne 15 bibliothèques. Autre problème sérieux, qui touche l’ensemble du monde arabe : le piratage et la protection de la propriété intellectuelle des auteurs, un défi considérable que Ghassan Salamé reconnaît volontiers. « Nous travaillons à sensibiliser la justice libanaise à l’importance de protéger la propriété intellectuelle et à la nécessité d’agir sur ce sujet », indique-t-il.
Pendant ce temps, dans la foire reconfigurée, des écoliers déambulent, et des livres en arabe, en français et en anglais sont exposés sur les stands, même si le pouvoir d’achat des Libanais a considérablement diminué. La foire du livre de Beyrouth a toujours « beaucoup compté pour nous », conclut Rana Idriss. « Ce n’est pas très intéressant pour nous financièrement, mais c’est tout de même Beyrouth, et nous voulons préserver le rôle important de Beyrouth dans l’édition et dans la culture ».
