Le beau livre fait de la résistance. Augmentez les coûts de production, du papier, de l'énergie : il est là. Attaquez le pouvoir d'achat des Français à la hache : il est toujours là !
Bien sûr, l'année est particulièrement difficile pour l'édition. Indéniablement, le secteur a connu des moments plus florissants. Mais le marché du beau livre, malgré une légère baisse, « tient la route », nous confirme Nathalie Bailleux, directrice éditoriale des livres illustrés chez Gallimard.
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D'autant que le premier semestre est jugé peu représentatif, puisque l'essentiel de leur production arrive en fin d'année... « C'est dur, c'est difficile, assure-t-elle, mais ce n'est pas non plus 10 % de moins comme dans certains secteurs. » D'autant que « Les tirages, eux, n'ont pas tellement diminué ; ils tournent encore autour de 4 000 à 6 000 exemplaires en moyenne, avec de plus gros à 10 000 ou 15 000 exemplaires. »
Pages de garde de "Rolling Stones. On Tour. Le livre officiel", paru chez Place des Victoires.- Photo PLACE DES VICTOIRESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pour le reste, on se modère. Pas question de faire des choix au doigt mouillé. Les éditeurs sont unanimes : face à la crise, il ne faut surtout pas dégrader l'objet. Les éditions Diane de Selliers l'ont bien compris avant les autres. Le Sūtra du diamant et ses miracles, grand texte de la tradition chinoise, illustré par les 50 peintures d'un manuscrit impérial des Ming, en collection ou tirage de tête, fait suite au très remarqué Contemplations de Victor Hugo l'an dernier.
La facilité voudrait que les maisons répondent à la tension économique en fabriquant moins bien ou moins cher. Elles font le choix inverse. Nathalie Bailleux, qui pilote une équipe de six éditeurs, assume de resserrer la production pour préserver son niveau d'exigence. « On renonce à certains projets, c'est vrai. Mais, dans ce qu'on fait, on essaie toujours d'être très, très qualitatif et très différent de ce qui existe. » Qualité de reproduction, fabrication, maquette, singularité. « Quand on fait quelque chose de très beau, les gens sont prêts à l'acheter, même si le prix est un peu élevé », estime-t-on chez Gallimard.
Extrait de PHOTOgraphie, Dominique de Font-Réaulx (dir.), GrandPalaisRmnÉditions.- Photo GRANDPALAISRMNÉDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Entre tant de beautés que partout l'on peut voir
« Ce que je vois, nous explique à son tour la directrice éditoriale de Place des Victoires Isabelle de Tinguy, c'est que le livre-objet, même dans la littérature générale, plaît désormais énormément. » Il serait une réponse à la concurrence (déloyale) de l'envahissement des images numériques... Par capillarité peut-être, le beau livre a en effet envahi tous les rayons à l'approche de Noël. Pour les beaux livres, c'est couvertures toilées, tranches colorées, Pantone métallique, marquage à froid, gardes colorées, jaspage, dépliants obligatoires, égrène l'éditrice.
Le développement des grands formats participe du même mouvement en remettant l'image au centre. « C'est un format qui permet de déployer les images. C'est très spectaculaire », explique-t-elle. Les ouvrages doivent « en mettre plein les yeux ». Une « tendance lourde », dont elle pose la limite : pas question de fabriquer une coquille vide ; l'exercice ne saurait être seulement esthétique : « L'enjeu, c'est de continuer d'avoir des textes qui tiennent la route, de bons auteurs. » Des livres « objets du désir », pour lesquels on préfère monter en gamme plutôt que de se lancer dans la course au prix bas.
Faire des petits
Tout ne va pourtant pas au « premium ». Si le cœur de gamme demeure quasi inchangé depuis des années, avec des tarifs contenus entre 35 et 45 euros, plus quelques ouvrages pouvant atteindre 50 ou 60 euros, les maisons multiplient en parallèle les portes d'entrée moins coûteuses.
Dans le champ de l'art, chez Gallimard, c'est la collection « Pop-Art », à 8,90 euros, et les Carnets d'expo, à moins de 10 euros. « On essaie quand même d'avoir de tous les prix », explique Nathalie Bailleux, afin que certains livres « s'achètent plus facilement ».
Anonyme posant avec une photo de Clark Gable, portrait Photomaton, Espagne, vers 1940. Extraits de Photomaton, paru à La Martinière.- Photo COLLECTION RAYNAL PELLICERPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À la Fondation Cartier, on pense à la bourse des étudiants : des textes incontournables, extraits de catalogues parfois devenus inabordables, se retrouvent sous forme de fascicules à collectionner, dans un camaïeu d'irrésistibles teintes dignes des bonbons Dragibus.
Même logique avec « Le tout petit livre d'art » au Chêne, ou « Mini-art » à La Martinière. Pour capter un public plus jeune, Le Seuil met la gomme sur l'infographie, avec cette année, après l'histoire de France, Tennis. L'ère Open en infographie. Hazan fabrique des puzzles et des carnets, Sophia des calendriers, tout en ajoutant à ses ouvrages des QR codes donnant accès à du contenu multimédia.
Nul n'échappe à Noël
Bien sûr, il y a les anniversaires. Chaque année, on trouve une occasion de souffler des bougies. La Martinière revient sur le centenaire du Photomaton avec un ouvrage épatant, qui n'est pas sans rappeler le mystère de l'inconnu du Photomaton dans le film Amélie Poulain. Cinéma, en veux-tu en voilà. À découvrir absolument : le manuscrit du scénario de La belle et la bête, dont le film fête ses 80 ans. Un fac-similé publié aux Saints Pères, signé par l'immense Jean Cocteau, reliure ivoire et papier Fedrigoni Avorio, numéroté de 1 à 1 000, pour la ronde somme de 180 euros - l'ouvrage proposant de surcroît un texte inédit de l'artiste.
Cette fin d'année ouvre également le bicentenaire de la photographie. PHOTOgraphies, « ouvrage de référence du bicentenaire de la photographie », qui vient de paraître chez GrandPalaisRmnÉditions, distribué par Flammarion, bataille avec le bel hommage rendu à Nicéphore Niépce dans 200 ans depuis l'invention de la photographie, chez Gründ. Cela en attendant, en 2027, les 50 ans de Star Wars et le cinquantenaire de la disparition d'Elvis, Maria Callas, Charlie Chaplin ou de Goscinny.
Et s'il est incontestable que les parutions demeurent largement prisonnières du dernier trimestre de l'année - ces merveilles étant destinées à patienter au pied du sapin, certains éditeurs travaillent malgré tout à les faire sortir du carcan de Noël.
Ça roule
Pour contrecarrer le calendrier, les maisons cherchent désormais à développer les « univers de passion » susceptibles de créer des communautés d'acheteurs toute l'année : le sport, la musique, le cinéma, l'espace, etc. On ne vend plus nécessairement un beau livre parce qu'il est beau ou prestigieux, mais parce qu'il rassemble une communauté : fans de rugby, de surf, d'astronomie, de films d'action... Taschen, en spécialiste, produit un superbe Ferrari qui rend gloire (en anglais) à « l'obsession maniaque » de son créateur pour la course automobile.
Chez Gründ, on est plutôt Porsche, version « restomods » (restaurées avec des composants modernes), tandis qu'E/P/A fait l'apologie de la 911. La plus belle réussite de cette tendance, qui permet de désaisonnaliser un secteur reste le cas des 24 heures du Mans. Les éditions Sophia possèdent la licence exclusive de l'ACO, et publient les livres officiels des 24 heures du Mans auto et moto, en français et en anglais. La meilleure vente du catalogue, nous précise le vice-président Christophe Jeancourt-Galignani, avec 12 000 à 15 000 exemplaires écoulés chaque année.
Avoir beau fonds
Corrélé à la désaisonnalisation, arrive le travail de fond du fonds. Sa valorisation, ou ce que le stratège des éditions Sophia appelle son « optimisation ». « Pour nous, le fonds est vraiment important. On sort entre 20 et 24 titres par an, à peu près, et on a un fonds actif de 300 titres, ce qui est assez considérable. » La maison reprend d'anciens contenus, modernise la maquette et l'iconographie, leur donne une identité de collection - comme « Origines » - puis passe progressivement de la réédition à la création originale. Le fonds redevient de la matière première.
Lichtenstein, Cézanne, De Lempicka, Miró... La collection « Pop-Art » se déploie chez Gallimard.- Photo GALLIMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Au Seuil, Nathalie Beaux, directrice du département des livres illustrés, envisage le fonds dès la conception des nouveautés. « Ces livres, on met deux ans à les élaborer, dans le meilleur des cas. Il est donc fondamental de penser ces nouveautés dans la durée, de manière à ce qu'elles deviennent des livres de fonds. »
En somme, il faut veiller à ce que le neuf vieillisse bien, de même qu'à faire du neuf avec du vieux. Mais, concrètement, comment refaire une énième monographie de Van Gogh ou Cézanne sans se répéter ?
Le talent du bon éditeur se niche là aujourd'hui. Dans cet équilibre savant qui consiste à miser sur le bon cheval qu'est une « valeur sûre », pour mieux le réinventer.
Il en va ainsi du livre « officiel » des Rolling Stones chez Place des Victoires, comme de Billie Holiday. Légende noire chez Textuel, A life in Lyrics. Archives inédites de Freddie Mercury chez Michel Lafon, ou encore du pape de la musique électro Jean-Michel Jarre, qui retrace l'histoire de son genre de prédilection sous le titre Machines aux éditions du Chêne. On gage que tout ira bien pour le beau volume consacré à notre Bebel national, Jean-Paul Belmondo, chez Albin Michel, et que l'avenir est pavé de fleurs pour Céline Dion, auscultée Album par album chez Gründ, ou dans La totale, les 421 chansons expliquées par François Julien chez E/P/A.
Demain, quoi de nouveau ?
On joue également la sécurité du côté des atlas et des « vues du ciel ». Heureux marronniers du segment, Hervé Chopin réédite sans risque sa Bretagne, et Glénat la locomotive qu'est son Grand Atlas géographique du monde, 7e édition, fière de plus de 100 000 exemplaires vendus malgré un prix conséquent de 69,95 euros.
Ce qui invite à saluer ceux qui poussent, non sans risque, la porte du renouveau : Les Aurores. Une poignée de titres par an, pour cette maison tout juste éclose dans le giron des Nouveaux Éditeurs.
Viviane du Guiny et Maëva Journo, 40 ans chacune, se sont croisées chez Larousse, qui dans le beau livre, qui dans l'essai. À l'intersection, un constat : les beaux livres sont parfois « complètement déconnectés du monde dans lequel on vit ». Leur ambition ? Publier des livres « de référence », qui décrypteront aussi « la société actuelle».
À titre d'exemple, un livre consacré aux décolonisations, signé de l'historien Pascal Blanchard, poursuit le récit par « les fractures qui en ont découlé, et qui ont une influence centrale aujourd'hui dans la politique et la société ».
Des livres avec « un point de vue », répète Viviane du Guiny, comme celui, nettement féministe, de l'ouvrage Corps de Hayley Edwards-Dujardin, motivé par le retour du culte de la maigreur... Une proposition revigorante, aux antipodes du classicisme de Chair et tendre, au Chêne. Somptueux volume dans lequel Alix Paré compose, à travers cinq siècles de peinture, un musée imaginaire du désir qui passe de l'attirance à la passion, de la tendresse à l'emprise. Comment résister ?




