Pour son édition 2026, le festival des Utopiales a changé de configuration, à l’image de la vertigineuse affiche signée par l’autrice et éditrice de BD Léa Murawiec, pour illustrer le thème de la 27e édition, « Perspectives ». Les publics habituels étaient au rendez-vous : des geeks, métalleux, étudiants et jeunes adultes capables de suivre des conférences en anglais, aux cheveux colorés (longs pour les hommes, courts pour les femmes) et ongles vernis, ou pas, pour Halloween. Certes, les festivaliers étaient moins nombreux que les deux dernières années : 120 000, contre 150 000 en 2025.
L'affiche des Utopales 2026 signée Léa Murawiec - Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Tu vas jeter des pavés ? », lance, le samedi, une organisatrice à un collègue, en référence aux manifestations « contre la vie chère » et « pour le droit de manifester », qui ont illégalement lieu dans la ville. Les transports en commun y sont stoppés. Les hôtels conseillent à leurs clients de se réfugier dans leur chambre avant 16 heures… Lors d’une conférence sur la rébellion, un festivalier vingtenaire s’interroge : « Quel est l'intérêt de cette conférence quand tout le monde est d’accord, pense la même chose ? »
Travaux et domino
Le festival a surtout dû jongler avec les travaux qui l’ont privé du grand auditorium et de l’entrée habituelle, qui accueillait les années précédentes des boutiques et un large espace de déambulation. La billetterie a déménagé dans un nouveau lieu en face du Palais des congrès, et le jeu vidéo et le cinéma en réalité virtuelle dans les ateliers de Bitche, à cinq minutes à pied. Un bus scientifique de Nantes Université était installé sur le parvis.
L'auditorium habituellement mobilisé le matin pour des séances de cinéma a laissé sur ce créneau sa place aux tables rondes. Et la jauge de la scène Shayol a été augmentée, en gagnant sur les expositions habituellement sur les côtés, décalées dans l’ancienne librairie, laquelle a pris place dans une partie de l’ancienne entrée. Plus sombre, mais aux allées plus espacées.
333 séances de dédicaces organisées cette année - festival des Utopiales 2026.- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
18 200 livres vendus en quatre jours
Cette année, la librairie s'est teintée d’une coloration young adult, pour la venue rare de Veronica Roth, l’autrice américaine de la trilogie Divergente. Elle comptabilise 18 200 livres vendus, contre 18 000 l’année dernière, malgré la perte de festivaliers. Avec 333 séances de dédicaces, soit une centaine de plus qu’en 2025. « On a eu plein d’auteurs et d’autrices invités cette année », se félicite Jérôme Vincent des éditions ActuSF, qui développe la novella et la BD.
Le Bélial’ bénéficie du prix des Utopiales remporté cette année par Les Dieux lents de Claire North, militante connue des festivaliers. Tiré initialement à 3 300 exemplaires, l'ouvrage est aujourd’hui à 6 300. La librairie du festival en a commandé 250 à elle seule.
Dans la librairie des Utopiales, tôt le samedi 31 octobre 2026.- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Budget ficelé de plus en plus tard »
D’autres chiffres sont moins reluisants : en 2025, les Utopiales devaient déjà se débrouiller sans la subvention de 47 500 euros habituellement versée par le conseil régional des Pays de la Loire, qui représentait 15 % des 320 000 euros du budget dédié à la programmation (constitution du plateau artistique, montage des expositions…). Cette année, pas d’augmentation du tarif plein. Seulement le prix du billet pour les soirées annexes cinéma et jeu, « qui n’avaient pas augmenté depuis des années », précise Axelle Roze, coordinatrice des projets culturels de la Cité des congrès.
« Pour chaque édition, on est à la recherche de financements, on y passe de plus en plus de temps, et on ficelle notre budget de plus en plus tard, poursuit Axelle Roze. Si on s’en sort cette année, c’est en partie grâce à de nouveaux partenariats, de petite envergure mais nombreux. En amassant quelques milliers d'euros par-ci par-là, on arrive à boucler le budget. Mais ce n’est pas assuré pour l’année prochaine. On navigue à vue. »
Délégation d’éditeurs étrangers
L’Institut français (qui relève du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) a par exemple choisi les Utopiales pour y rassembler une délégation d’éditeurs internationaux sur le thème 2026 de la littérature de l’imaginaire et de la SF. Le partenariat avec Nantes Université, qui date de l’année dernière, a été reconduit. Le Centre national du livre continue de verser 40 000 euros de subventions. Et l’Institut de traduction littéraire sud-coréen a aidé à la venue d’auteurs du pays. Mais l’Inrap ou le CEA, qui viennent faire de la médiation scientifique, ont vu leurs moyens limités.
Le festival affiche une certaine résilience. Mais faut-il s’en réjouir ? « Il ne faut pas s’habituer à avoir moins, à trouver une solution pérenne à un problème qui ne devrait pas exister, signale le membre du comité de programmation et éditeur Yann Olivier. On est soutenus par Nantes, mais on ne peut pas remplacer des subventions que d’autres partenaires ont enlevés. »
Hommage à Pierre Bordage
Un hommage à Pierre Bordage avec son fils, le professeur de banjo du grand auteur, le président et physicien Roland Lehoucq, l’éditrice Marion Mazauric, ou encore l’ex-éditrice Mireille Rivalland.- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une absence impossible à combler : celle de l’auteur Pierre Bordage, visage des Utopiales qu’il a longtemps présidées, décédé fin 2025. Sur scène, Tanguy Bordage a lu des textes de son père, qui peuvent être interprétés à la lumière de sa disparition. Sur le côté de l’estrade, l’une de ses anciennes éditrices Mireille Rivalland, aux côtés d’Eva Sinanian, sa successeure à l’Atalante. Celle-ci a cédé sa place au comité de lecture à DoctriZ, docteure en littérature comparée et en études littéraires. « Experte des imaginaires de SF et grande connaisseuse des Utos, soutient Axelle Roze. On cherchait également une femme, c’est important d’avoir une parité. » Comme de proposer un festival sans moquette, aux gobelets réutilisables, aux voyages en avion limités et au menu exclusivement végétarien le soir.
L’année prochaine, l’ensemble du Palais des congrès sera en travaux. L’occasion de nouer de nouveaux partenariats, se plaît à imaginer Yann Olivier. « Peut-être de nouvelles idées, de nouvelles personnes qui vont découvrir les Utopiales. »
